Innovation

Le demi-milliard promis aux start-up se fait attendre

Des projets de fonds de croissance, convoitant la manne de la prévoyance, se retrouvent dans l’impasse. Ils se heurtent aux réticences des caisses de pension à investir dans des placements «chers et risqués»

Trouver des fonds pour démarrer un projet d’entreprise est relativement simple en Suisse: il existe une nuée de structures de financement d’amorce – trop de l’avis de certains observateurs –, parfois soutenues par les collectivités ou parrainées par des stars de l’économie. Pour la phase de croissance, ça se complique, surtout quand la jeune entreprise n’est pas active dans les sciences de la vie. Et faute de trouver en Suisse les quelques dizaines de millions nécessaires, elle passe sous pavillon étranger (60% du capital de croissance provenait de l’étranger l’an dernier, selon le Swiss Venture Capital Report). Faudrait-il rassembler certains de ces seed funds pour créer un grand fonds de croissance? Il y a mieux, selon Fathi Derder, conseiller national PLR impliqué de longue date pour les start-up: il y a le Fonds suisse pour l’avenir, qu’il préside – le Zukunftsfonds en français fédéral.

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Sur le papier, c’est brillant. Les caisses de pension dédieraient une petite part de leur manne de près de 1000 milliards de francs sous gestion à un grand fonds, lui-même constitué de fonds spécialisés par branche. Ceux-ci seraient chargés de repérer les start-up helvétiques à fort potentiel et d’y investir au moins 50% du capital levé. Ces pépites resteraient en Suisse, tandis que les fonds de prévoyance – et au passage les gestionnaires –, plombés par les taux négatifs, trouveraient dans le private equity une source de rendement salutaire. De ce modèle a priori vertueux ont émergé deux autres projets (voir ci-dessous). Sauf que les caisses de pension n’y adhèrent pas.

Pression et démarchage «agressif»

«C’est un projet politique, largement soutenu par le lobby bancaire, mais assez éloigné de nos préoccupations», critique un membre du conseil de fondation d’une caisse autonome. Cet interlocuteur, qui tient à son anonymat, souligne la «pression» et le démarchage «agressif» subi ces dernières années tant de la part du politique que de celle des gestionnaires de fortune, «qui ne tiennent pas compte de notre réalité». Cette réalité, c’est celle d’une institution, dont «la priorité est de financer des rentes, pas de soutenir l’économie», martèle un représentant d’une autre caisse.

Le risque, c’est le principal écueil, surtout quand il se trouve accolé à la notion de prévoyance. La législation permet pourtant aux caisses de pension d’allouer 15% de leurs investissements à des placements dits alternatifs, parmi lesquels figure le private equity. Certaines institutions n’ont d’ailleurs pas attendu ces fonds de fonds pour prendre des positions dans ce créneau. C’est le cas de la Collective de Prévoyance (Copré), qui place près de 90 millions de francs dans le private equity, soit 5% de sa fortune totale. «Cela a le mérite de diversifier les placements, dans un environnement de taux bas, où les obligations ne rapportent plus grand-chose», argumente le directeur de la Copré, Pascal Kuchen. Les attentes au niveau des performances sont plus importantes. Mais «il s’agit d’actifs illiquides non cotés, dont les rendements sont attendus sur le long terme», ajoute-t-il.

Chère expertise

Par ailleurs, les frais de gestion de ce type de placements sont très élevés, puisqu’ils comprennent l’intervention de gérants spécialisés, qui ne peuvent suivre qu’un petit nombre de sociétés (contrairement à ceux qui couvrent les entreprises cotées). «Pour trouver ce qui sort du lot et déterminer le moment pour investir, il faut une connaissance approfondie des secteurs dans lesquels évoluent ces sociétés. Une moitié d’entre elles échouent. Et seulement une ou deux sur dix généreront de la performance pour toutes les autres», justifie un acteur dans le capital-risque suisse. Aux 2% de frais de gestion s’ajoutent alors généralement 20%, rémunérés sur la performance (différence entre le prix d’achat et le prix de vente).

A ces facteurs s’ajoute la question du timing: au niveau mondial, des montants considérables ont été alloués au capital-risque et attendent d’être déployés. Cela attise la concurrence entre les gérants spécialisés, de sorte que des investissements pourraient être faits à des montants plus élevés que ce qu’ils rapporteraient dans la durée. Un autre défaut des projets de fonds pour l’avenir, selon les observateurs, est qu’ils imposent un investissement d’au moins 50% de leurs ressources dans des entreprises helvétiques. Or «le potentiel de bonnes opportunités en Suisse n’est pas infini», signale le spécialiste du capital-risque.

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Vécu comme une pression supplémentaire

«Jusqu’à présent, le ratio risque-rendement ne plaide pas en faveur de ce type de placements», argumente Stefan Beiner, chef des investissements de la caisse de pension du personnel de la Confédération, Publica. C’est l’une des raisons pour lesquelles le plus grand fonds de prévoyance de Suisse n’a aucune position dans le private equity à ce jour.

Sur le fond, tous ces interlocuteurs, y compris les caisses de pension, s’accordent à dire que le message est juste: l’économie helvétique a besoin de soutien financier pour alimenter son maillage fin de PME. «L’émergence de ces fonds de fonds aura eu le mérite de créer le débat», note un observateur de la place. Mais sur la forme, il est ressenti comme une pression supplémentaire par des institutions de prévoyance, dont on exige déjà, outre la préservation des rentes futures, des investissements plus rentables, plus sûrs et plus durables.

«Cela nous prend davantage de temps que prévu», concède Fathi Derder. Mais il est trop tôt pour parler d’échec pour Thomas Heimann, chef de la statistique pour l’Association suisse des investisseurs en capital et de financement (SECA), «il est important pour ces fonds de présenter le concept de manière plus simple, d’être transparents sur les avantages, mais aussi les risques. Tout en mettant l’accent sur les possibilités de rendement.»

Un fonds étatique?

Le projet ultime, selon Fathi Derder, prendrait la forme d’un fonds étatique doté de plusieurs centaines de millions de francs, chargé d’une part d’investir directement dans des start-up, de l’autre de garantir aux privés qui investissent dans de jeunes entreprises de retrouver au moins leur mise de départ. C’est ce qu’a fait Israël au début des années 1990 avec le programme Yozma, permettant à l’Etat hébreu de se constituer un écosystème de start-up parmi les plus dynamiques: elles lèvent près de cinq fois plus de capital que leurs homologues helvétiques (plus de 5 milliards de dollars l’an dernier contre 989 millions de francs). «Mais pour cela, il faudrait davantage de courage politique et assouplir le libéralisme, érigé en dogme aujourd’hui», lance l’élu.

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Une vision, une motion, trois projets

Au départ, il y a une vision, celle d’Henri B. Meier, «choqué» selon ses termes de voir diminuer de manière continue les investissements directs dans l’économie. Celui qui a été pendant seize ans directeur financier de Roche imagine alors un fonds qui chapeauterait plusieurs fonds spécialisés par secteur d’activité, chargés à leur tour d’investir dans des start-up helvétiques prometteuses. Il calcule une mise de départ d’un demi-milliard de francs, à laquelle les caisses de pension seraient encouragées à contribuer en versant 1% de leur capital. Fin 2013, le projet est porté devant les hautes sphères politiques via une motion du conseiller aux Etats lucernois Konrad Graber. Cette «motion Graber», adoptée par le Conseil fédéral début 2014, se décline aujourd’hui en trois projets.

A propos de la genèse: «Les caisses de pension doivent investir dans des projets d’avenir»

Le premier d’entre eux a été le Zukunftsfonds, créé en 2016 sous l’impulsion d’Henri B. Meier lui-même. Présidé par le député PLR Fathi Derder, il cite explicitement les caisses de pension comme principaux pourvoyeurs des 500 millions de francs nécessaires. De l’aveu de certains proches du dossier, le projet serait compromis. Ou du moins pas en place avant le deuxième semestre de 2019, alors qu’il était attendu pour cette année.

Un an plus tard, sur le même modèle, mais indépendant du Zukunftsfonds, c’est le projet de Swiss Entrepreneurs Fund qui voit le jour. Issu de la Swiss Entrepreneurs Foundation (sous le patronat de l’actuel ministre de l’Economie Johann Schneider-Ammann), il devait être opérationnel cette année, après avoir levé 500 millions de francs. Là aussi, la phase d’investissement a été reportée de 2018 à fin du premier trimestre de l’an prochain, au plus tôt, l’autorisation de la Finma est attendue en janvier.

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Enfin, le troisième projet n’émerge pas du politique, mais de l’économie. Il s’agit du Fonds de croissance suisse, lancé fin décembre par Swisscanto, avec un volume cible plus modeste de 150 millions de francs, mais plus centré sur la Suisse: 70 à 80% des actifs seront alloués à des entreprises suisses. La filiale dédiée à la gestion d’actifs de la Banque cantonale de Zurich privilégie l’investissement direct, sans passer par un fonds tiers comme les deux précédents. Un premier tour est prévu entre fin 2018 et début 2019, à l’issue duquel le fonds espère allouer entre 20 et 25 millions à répartir dans cinq ou six sociétés.

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