Le temps est comme suspendu. Par la fenêtre de son bureau, au siège des Transports publics genevois (TPG), au Bachet-de-Pesay, Denis Berdoz regarde la route et la ligne de tram en contrebas. Trois jours avant la rentrée, il s’interroge: «Pendant le semi-confinement, nous sommes descendus à 15% des clients que nous transportons en temps normal. Nous sommes remontés, depuis, à 80%. Nous faisons tout pour revenir au niveau d’avant la pandémie. Difficile de savoir quand nous y arriverons.» A fortiori si la Suisse met la France sur sa liste rouge.

Voilà pour le court terme. Et après? Quelle influence la crise aura-t-elle sur la stratégie 2030 de l’entreprise? «Sur le fond, elle n’est pas remise en question.» L’objectif affiché est de décarboner à 100% une flotte qui fonctionne déjà pour moitié à l’électricité. Les fameux bus TOSA à recharge rapide, développés par ABB Sécheron, illustrent l’esprit pionnier des TPG. Ils sont aujourd’hui une douzaine sur les quelque 400 véhicules en circulation à Genève. Mais il ne faudrait pas qu’une baisse durable des recettes et l’inévitable détérioration des finances publiques ralentissent la transition.

Chez Peugeot-Citroën

S’il est une constante dans la vie de Denis Berdoz, c’est bien la mobilité. Sur quatre roues, dans les airs, sur les rails… A peine diplômé de l’EPFL en mécanique, au milieu des années 1980, le jeune ingénieur a eu le choix entre deux postes dans l’automobile. Chez BMW en Allemagne. Ou chez Peugeot-Citroën près de Paris. Il choisit l’offre du fabricant français qui le propulse d’emblée chef de projet avec comme mission de développer un moteur de A à Z. Il en développera deux avant de revenir en Suisse.

«En 1989, je tombe sur une interview de Nicolas Hayek qui annonce son rêve de construire une petite voiture électrique urbaine capable d’embarquer deux passagers… et une caisse de bière», raconte ce grand lecteur de journaux et de magazines. Denis Berdoz écrit au charismatique PDG de Swatch Group [SMH à l’époque], il est engagé et déménage bientôt dans la région biennoise avec sa famille.

Ce sera l’aventure Swatchmobile, qui donne bientôt lieu à un partenariat avec Daimler Benz et à la naissance de la Smart. Entre-temps, les ambitions ont été revues à la baisse. D’une vision électrique, on est retourné au moteur thermique. Une des raisons du divorce avec le groupe allemand. «L’automobile, c’était un peu la danseuse du patron, se souvient-il. Chaque vendredi après-midi, nous avions avec lui une séance consacrée à ce projet visionnaire. C’est-à-dire une fois qu’il avait fini de s’occuper d’horlogerie.»

Cette rencontre marquante sera suivie d’une autre, avec Jean-Pierre Jobin, le directeur général de l’Aéroport de Genève, qu’il rejoint comme membre de la direction en 1995. «J’ai été impressionné par son empathie envers ses collaborateurs. Il faut dire que nous avons vécu une période assez folle.» En 1996, Swissair supprime les vols long-courriers au départ de Cointrin, et en octobre 2001, c’est la tragédie du grounding. Denis Berdoz sera d’ailleurs le délégué du canton de Genève au sein de la task force.

Lire aussi: Les bienfaits cachés des transports publics genevois

Ces douze années lui donnent aussi une première expérience du public. Et s’il repart dans le privé comme directeur de l’entreprise Mauerhofer & Zuber à Lausanne, il n’hésite pas une seconde quand un chasseur de têtes l’approche pour reprendre les TPG. Il reste dans le domaine de la mobilité. Il répond à une envie croissante d’être au service de la collectivité et d’un développement plus durable. Lui qui a commencé sa vie professionnelle par développer des moteurs de voiture est catégorique: l’automobiliste exclusif est une espèce en voie de disparition. Le mantra synonyme d’avenir: multimodalité.

Ce qui parle tout particulièrement à son âme d’ingénieur, c’est la possibilité désormais d’intégrer les différents moyens de déplacement grâce à la numérisation. L’application Zengo matérialise cette ambition: transports publics, taxis, voitures en partage… Et comme Genève a enfin désembourbé le dossier des vélos en libre-service, on peut même imaginer que les deux-roues fassent bientôt partie de l’offre.

Souffler, replonger…

On ne sait pas, en revanche, quand les voitures autonomes entreront dans nos vies. Leurs zélateurs les plus enthousiastes ont d’ailleurs revu leur ferveur à la baisse. Ce qui n’empêche pas les TPG de participer au consortium Avenue, sous l’égide de l’Union européenne. Ce projet vise à développer et tester un système de navettes autonomes à la demande, sur un site hospitalier à Thônex. L’Office fédéral des routes (Ofrou) vient d’ailleurs de lui donner son feu vert. Et comme le patron veut partager cette expérience (et beaucoup d’autres) à l’échelle nationale, il devrait œuvrer bientôt au comité de l’Union suisse des transports publics.

La mobilité, chez Denis Berdoz, se conjugue enfin avec loisirs: ski et VTT («pour la vitesse»). Et randonnée. Au front sans répit dès le mois de mars, il a avalé des dizaines de kilomètres à pied cet été. En compagnie de sa femme, pharmacienne de profession et, comme lui, hypersollicitée pendant la pandémie. Une traversée du canton de Vaud. Et une autre semaine pour relier Bellinzone à Mendrisio. Marcher à deux, rattraper des semaines de dingues, passées chacun de son côté. Reprendre son souffle avant de replonger.


Profil

1962 Naissance à Lausanne.

1983 Rencontre celle qui deviendra sa femme et avec laquelle il aura trois filles.

1986 Après des études à Carnegie Mellon University (USA) et à l’EPFL, diplôme d’ingénieur mécanicien et premier emploi chez Peugeot-Citroën à Paris.

1990 Retour en Suisse pour entamer l’aventure du véhicule Swatchmobile/Smart puis, cinq ans plus tard, premier «aller-retour» parapublic-privé à l’Aéroport de Genève puis à la tête de l’entreprise Mauerhofer & Zuber.

2015 Prend la direction générale des Transports publics genevois.


Retrouvez tous les portraits du «Temps».