Certains patrons américains ont stupéfié l'opinion par leurs excès. Dennis Kozlowski, boss de Tyco, les a portés à un niveau surréaliste. Arrêté en septembre dernier, il s'était octroyé 330 millions de dollars de salaire et options sur actions – probablement illicites – en 2001. Outre un des plus beaux yachts, il s'était acheté pour 12 millions un Renoir et un Manet décorant sa villa de Floride (19 millions). Pour l'anniversaire de sa femme, il avait organisé en Sardaigne (aux frais de l'entreprise) une sauterie à 1 million de dollars: un Manneken-Piss de glace y faisait couler la vodka. En homme soucieux du détail, il avait choisi pour son appartement new-yorkais un rideau de douche à 6000 dollars. Le grinçant New York Post annonça à la une la chute de Dennis Kozlowski en ces termes: «Oïnk, oïnk», allusion au cochon-tirelire que représentait l'entreprise pour son chef.

Aujourd'hui, l'empire Tyco (34 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2001) digère péniblement cette méga-gueule de bois en renégociant une dette de 5,8 milliards de dollars. Outre Dennis Kozlowski, trois directeurs rendent des comptes à la justice; l'un d'eux, Frank Walsh, remboursera 20 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites. Vingt-cinq avocats et cent comptables ont conclu il y a dix jours que des méthodes comptables «discutables» et routinières ont enjolivé les résultats de Tyco ces cinq dernières années au moins.

Etrange destinée pour une société dont le siège employait une quarantaine de personnes quand Kozlowski y entra en 1976. Le patron d'alors était si économe qu'il interdisait aux cadres de mettre leurs repas d'affaires sur la note de frais. Dennis Kozlowski lui-même, fils d'un policier détective qui travaillait dans les quartiers populaires de Newark, ne peut prétendre avoir hérité d'un goût du luxe. Il a d'ailleurs commencé à se tailler une réputation de «Jack Welch bis» (le charismatique patron de General Electric) en développant un conglomérat touche-à-tout dont les services centraux restaient limités. Son gros coup fut la fusion avec ADT en 1997. Cette réussite et le tombereau de louanges qu'elle a déclenchées lui ont, semble-t-il, fait perdre le sens des proportions.