Quelque 600 francs d’indemnités chômage. C’est ce que perçoit depuis plusieurs mois un ancien conducteur de taxi de Delémont (JU). La faute, selon lui, à son ancien employeur, accusé d’avoir systématiquement dissimulé une partie de son salaire afin de payer un minimum d’impôts et de cotisations sociales. Dans ce secteur opaque qui manie beaucoup d’argent cash et ne fait que peu de factures, la déclaration des revenus est un problème récurrent.

«Dans le métier, la plupart des courses sont encaissées directement à la main. La caisse était répartie 50-50, entre le chauffeur et le patron, mais on ne déclarait qu’un septième de la recette», explique notre contact, fiches de paie en main. Celles-ci affichent un niveau de salaire net oscillant entre 550 et 800 francs. Une somme bien insuffisante pour vivre à Delémont, affirme l’ex-chauffeur qui revendique un salaire réel net variant entre 3300 et 3700 francs. Le solde constituerait l’ampleur de la fraude aux assurances sociales. Soit quelque 3000 francs mensuels. Sans emploi, le chauffeur se retourne aujourd’hui contre son ancien patron qu’il a dénoncé auprès du service compétent, a révélé la chaîne locale «Canal alpha».

Contrôles limités dans la profession

Les documents que «Le Temps» a pu consulter montrent d’importantes différences entre les fiches de paie et les heures de conduite effective, dûment répertoriées par le chauffeur dans son livret de travail. Il affirme aujourd’hui ne pas avoir eu d’autre choix que d’accepter la situation: «J’ai signalé à plus plusieurs reprises à mon patron que je ne souhaitais pas travailler au noir. Mais, en même temps, je ne voulais pas me retrouver à la rue.»

En cause, notamment, l’absence de contrôle dans le canton et la vétusté des tachygraphes, qui équipent obligatoirement les véhicules. Dans le Jura, les «mouchards» automatiques ne sont pas encore la norme et peuvent facilement être falsifiés, dénonce l’ancien chauffeur. «Il m’est arrivé de travailler jusqu’à 18 heures sans repos. Lorsque je dépassais le temps de travail légal, mon employeur me demandait simplement de changer le nom du conducteur dans le système.» En cas d’oubli, le patron détruisait simplement les disques «compromettants», affirme-t-il.

Des taxis en marche arrière

Contacté, ce dernier renverse l’accusation: «Le salaire est calculé en fonction des courses que mes chauffeurs déclarent. Dans le Jura, je peux vous assurer que toutes les compagnies de taxi fonctionnent de la même manière.» Une donnée confirmée par Jacques Roulet, connu pour son action d’avocat de la route: «En 30 ans de carrière, je n’ai jamais vu un chauffeur reverser en fin de journée sa caisse à son patron. C’est le salarié qui a la main sur le portefeuille et son devoir est de déclarer de véritables revenus.»

Avocat des milieux professionnels genevois du taxi, Jacques Roulet rappelle que, du temps des compteurs à câble, il n’était pas rare que des taxis roulent de Chêne-Bourg jusqu’au centre-ville de Genève en marche arrière la nuit afin de reverser un minimum d’argent à leur centrale.

«Salaire fictif»

Que risquerait pourtant l’employeur s’il était déclaré fautif? Pour Jacques Roulet, une suspension de licence est peu probable: «Le patron pourrait surtout avoir un problème avec le fisc et à l’heure de payer les cotisations sociales arriérées.»

La thématique de la déclaration des revenus est un problème récurrent dans le monde des taxis, comme l’explique Jacques Roulet: «Souvent, le chauffeur et son employeur se mettent d’accord sur un niveau de salaire fictif. Le salarié reverse la part de l’employeur et les cotisations sociales qui incombent à l’employeur. Quand tout va bien, les deux sortent gagnants. Mais dès qu’un problème surgit, ils se rejettent la faute mutuellement.»

Sucre dans le moteur

De son côté, le patron de Delémont attribue la dénonciation à la «jalousie» avant de dépeindre une ambiance particulièrement délétère dans la profession dans un contexte de concurrence toujours plus vive: «J’ai récemment retrouvé du sucre dans mon moteur, le mari d’une employée a reçu une lettre anonyme laissant entendre qu’elle arrondissait ses fins de mois d’une autre manière. On voit de tout.»

La simple évocation d’une arrivée potentielle d’Uber à Delémont fait sourire le patron: «Je doute que ce groupe s’intéresse à la région et qu’il soit prêt à travailler aussi bon marché que nous.» Une opinion partagée par son ancien chauffeur, avant d’ajouter: «La vraie question est: s’il fallait déclarer l’entier de son salaire, qui accepterait de faire ce métier?»