Les bouleversements à la tête de SAirGroup se poursuivent. Quinze jours après le licenciement du Chief Executive Officer Philippe Bruggisser, un autre manager s'en va: Paul Reutlinger, 57 ans, président et directeur général des trois compagnies passées sous le giron du groupe suisse (AOM, Air Liberté et Air Littoral) dont il devait assurer la fusion, a rendu publique sa démission samedi soir. Le départ du plus fidèle des lieutenants de l'ex-homme fort de SAirGroup ne surprend guère, et il confirme sinon accélère la stratégie du repli engagée par le conseil d'administration. Il renforce aussi la confusion qui règne actuellement à la tête de l'entreprise.

Aucune raison officielle n'a été donnée à cette démission, que le groupe «regrette» dans un bref communiqué. Une analyse de la situation permet toutefois d'esquisser les éléments fondateurs de la décision de Paul Reutlinger – il est acquis qu'il ne s'agit pas d'un limogeage, comme dans le cas de Philippe Bruggisser.

Fondamentalement, Paul Reutlinger tire les conséquences du changement de stratégie imposé par le conseil d'administration de SAirGroup. Beaucoup plus proche de l'ancien CEO que ce que nombre d'observateurs avançaient, Paul Reutlinger avait totalement adhéré à la stratégie offensive de Philippe Bruggisser, luttant à ses côtés pour éviter la perte d'indépendance de Swissair qui se dessine désormais de plus en plus clairement. Homme de parole et de concertation sociale, le Thurgovien se voyait sans doute mal, face à des syndicats dont il a difficilement gagné l'estime, conduire le dépeçage des trois compagnies dont il avait la responsabilité, juste sept mois après le rachat d'Air Liberté destiné à créer un «deuxième pôle aérien français» pour concurrencer Air France. Il faut rappeler que toute restructuration en France, d'une nécessité absolue vu les pertes accumulées, exigeait au préalable un accord syndical pour le contrat de location-gérance d'Air Liberté.

Il semble certain qu'au-delà de cette conclusion somme toute logique, la manière dont Bruggisser a été mis à la porte du jour au lendemain a conforté Reutlinger dans sa décision.

Frictions avec Suter

Un autre élément personnel pourrait avoir joué un rôle décisif: la réorganisation de SAirGroup a mis Moritz Suter, le fondateur de Crossair désormais patron de tout le secteur compagnies aériennes du groupe, en travers du chemin de Paul Reutlinger. Malgré une collaboration de dix ans au sein du conseil de Crossair et des personnalités assez similaires (ou peut-être à cause de cela), les deux hommes ne s'entendaient pas bien. Moritz Suter a fait des déclarations peu diplomatiques sur les syndicats belges il y a quinze jours, ce qui aurait choqué Paul Reutlinger, dont on sait qu'il n'a jamais toléré les constantes remarques désobligeantes de Moritz Suter à l'égard de Swissair, son principal actionnaire et bailleur de fonds.

En revanche, les attaques dont Paul Reutlinger fait l'objet au sujet de la gestion de Sabena lorsqu'il en était le CEO (de 1996 à 2000) ne devraient pas être à l'origine de sa démission de SAirGroup. Sabena, après un retour au bénéfice en 1998 et 1999, a plongé dans le rouge l'an dernier, et sa survie est en jeu. La faiblesse de l'euro face au dollar, la hausse du prix du kérosène et une sous-capitalisation chronique ne sont pas seules en cause: Sabena a été la compagnie du Qualiflyer Group la plus touchée (on parle de plusieurs dizaines de millions de francs suisses de revenu) lorsque Delta Airlines a choisi de cesser sa coopération au profit d'une alliance avec Air France. Mercredi, les syndicats belges doivent approuver le plan de recapitalisation monté par l'Etat belge et SAirGroup, qui induit quelque 700 pertes d'emploi. En cas de refus – peu probable –, la faillite pourrait être prononcée.

Moritz Suter a dit vouloir trouver rapidement un successeur à Paul Reutlinger à Paris (lire ci-dessous). Et que fera celui-ci? Ses nombreux mandats (présidence de Présence suisse, et plusieurs conseils d'administration dont les CFF, Bon Appétit et Edipresse) lui assurent une activité intense. Il est peu probable qu'à 57 ans, l'homme qui a débuté en 1959 au service commercial de Swissair, pour ensuite gravir tous les échelons, entre l'Argentine, la France, la Belgique, Genève où il fut le dernier «grand» directeur général stationné en Suisse romande, rebondisse dans le transport aérien. Bien que cité plusieurs fois comme candidat potentiel à la succession de Pierre Jeanniot, directeur de l'IATA (le lobby mondial des compagnies aériennes), Paul Reutlinger ne devrait pas déposer sa candidature avant le dernier délai du 15 février.

Et qu'adviendra-t-il du «pôle français» de SAirGroup. Tout semble dépendre du choix de l'alliance à laquelle s'adosser que fera le groupe suisse. Si c'est SkyTeam (Air France et Delta), les questions de concurrence joueront contre le maintien d'un pôle fort. Si c'est Oneworld (American Airlines et British Airways), le scénario n'est pas plus rose, puisque les Anglais qui viennent de vendre Air Liberté à Swissair ne veulent pas la voir revenir par la fenêtre. En revanche, Star Alliance (Lufthansa et United) pourrait offrir de meilleures perspectives, Jürgen Weber, le patron de la compagnie allemande, cherchant à contrer Air France sur son terrain. Et comme Jürgen Weber, dont le fils a longtemps travaillé pour Crossair, a des affinités avec Moritz Suter, des éléments personnels pourraient jouer leur rôle.