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Dépenser est-il un péché?

CHRONIQUE. La fonction première d’un Etat n’est pas d’épargner à tout prix mais d’investir intelligemment

Sacha Guitry aimait à dire qu’être riche, ce n’est pas avoir de l’argent, c’est en dépenser. Si être économe est une vertu pour un ménage, dépenser de l’argent est-il nécessairement un péché pour un Etat?

Le bon ménage doit épargner et cette approche est renforcée par une dimension morale. Le confucianisme ou le protestantisme ont toujours mis en exergue la valeur édifiante de l’épargne. En conséquence, dans les pays européens protestants tout comme en Asie, l’épargne des ménages est souvent plus haute que la moyenne internationale. Mais pour un Etat?

L’Allemagne fait figure de partenaire vertueux de l’économie européenne. Sa balance des comptes courants – pour simplifier, ce qu’elle gagne de ses activités internationales – a atteint des records: 325 milliards de dollars d’excédent, soit 7,8% de son produit intérieur brut (PIB). Elle n’est pas la seule. Les Pays-Bas, tous les pays scandinaves, et bien sûr la Suisse connaissent des excédents similaires. L’Europe dans son ensemble affiche un excédent de la balance des comptes courants de 3,4% de son PIB.

La balance commerciale, notion essentielle

De plus, presque tous ces pays connaissent des excédents budgétaires: 1,3% du PIB pour l’Allemagne ou 0,8% pour la Suisse. Les critiques fusent. Ces pays seraient indûment économes et déstabiliseraient leurs partenaires commerciaux en n’achetant pas assez. Enfin, les mesures de frein à l’endettement favoriseraient le remboursement de la dette plutôt que les investissements notamment dans les infrastructures. Même Donald Trump y va de ses tweets sur le sujet.

Un des éléments essentiels de la balance des comptes courants est la balance commerciale. Un excédent de celle-ci signifie généralement une économie compétitive: donc pas de problème. Néanmoins, un déficit n’implique pas nécessairement une économie faible (contrairement à ce que pense le président américain). Aux Etats-Unis, c’est aussi le résultat d’une politique des entreprises qui ont souvent préféré investir et produire à l’étranger plutôt que d’exporter. L’objectif est d’être proche des marchés et de produire à moindre coût. Si Apple fabriquait ses iPhone aux Etats-Unis plutôt qu’en Chine, seraient-ils aussi abordables pour une grande partie la population?

A contrario, les pays qui exportent ont souvent des coûts locaux supérieurs et un niveau général des prix plus élevé, comme on le voit au Japon, en Allemagne ou en Suisse. De plus, une forte politique d’exportation maintient une pression à la baisse sur les salaires pour rester compétitif. En Allemagne, le secteur des salaires les plus bas représente désormais 23% de l’ensemble des salaires et stagne. Cet effet de ciseau – prix haut, salaires stagnants – crée des tensions sociales. En 2015, Allemagne a dû introduire un salaire minimum garanti.

Le dilemme de l’investissement

Idéalement, les excédents des revenus internationaux devraient être réinvestis dans l’économie locale. Mais dans quoi? Les économistes d’entreprise font la différence entre les investissements productifs, acheter une machine, et non productifs, agrandir les bureaux. Mais au niveau d’un Etat, la définition est plus difficile. Est-ce qu’investir dans les infrastructures de santé est un investissement non productif, sans impact direct sur la productivité, ou productif car une population en bonne santé est un atout? Et l’éducation?

Les ménages, y compris les jeunes, vont de plus en plus épargner. Ils savent que le vieillissement de la population entraînera une explosion des coûts qui rendra le système de prévoyance et de santé plus précaire. L’Etat ne doit pas tomber dans le même piège. S’il doit être économe dans son budget de fonctionnement, il ne peut l’être de la même manière dans son budget d’investissement. Réduire ou retarder ses investissements dans les infrastructures économiques et sociales, c’est hypothéquer son économie et déstabiliser sa société. La fonction première d’un Etat n’est pas d’épargner à tout prix mais d’investir intelligemment.

Pour en revenir à Sacha Guitry, vers la fin de sa vie, son docteur a voulu le rassurer sur son état physique. Il lui répondit: «Si j’ai bien compris, je vais mourir en bonne santé.» C’est ce que risquent aujourd’hui beaucoup d’Etats qui se complaisent inutilement dans un excédent d’épargne stérile.

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