Timothy Kehoe et Kim Ruhl (1) soutiennent que l'économie suisse est entrée en dépression en 1973. L'opposition à cette thèse est pourtant vive. Reprenons point par point.

Les années 70

Abrahamsen et les économistes du KOF (2) refusent de débattre des années 70, notamment à cause de la piètre qualité des statistiques. Avant 1980, le système de comptabilité nationale (SNA) n'existe pas, si bien que les chiffres du PIB ne sont pas compatibles avec ceux des années suivantes.

Kehoe et Ruhl rétorquent que l'analyse de la grande dépression des années 30 se fonde aussi sur des méthodes statistiques anciennes. Il suffit alors d'utiliser les méthodes du FMI et de l'OCDE. Ces problèmes ne justifient pas l'ignorance d'importants épisodes de l'histoire.

Le marché du travail

Les économistes du KOF renoncent à l'analyse des années 70 en raison du double choc structurel que subit le marché suisse du travail.

Une forte émigration, puisque les saisonniers, non protégés par une assurance chômage, quittent massivement le pays.

Puis, en 1978, l'introduction précisément d'une assurance chômage obligatoire qui incite les travailleurs étrangers à rester en Suisse, et leur famille à les rejoindre. Si l'on veut estimer le PIB par personne en âge de travailler, de tels changements sont importants.

Les experts américains contre-attaquent et affirment que leur méthodologie permet justement de détecter de tels épisodes. Aussi tristes soient-ils. Et ils le sont: en Suisse, si l'on part de 1973, et jusqu'en 2000, la dépression est même pire que celle de 1933-40.

Le concept de PIB

Abrahamsen préfère utiliser le PIB par heures ouvrées plutôt que le PIB par habitant en âge de travailler. Kehoe et Ruhl rétorquent que, si les économistes avaient dépeint la dépression des années 30 sur cette base, celle-ci aurait été bien douce. Le déclin frappe précisément les heures ouvrées par personne en âge de travailler.

Ainsi, la Suisse est dans une dépression qui démarre en 1973. En l'an 2000, elle s'éloigne de 30,4% de la tendance à long terme.

L'analyse de Kehoe et Ruhl concède à Ulrich Kohli la nécessité d'intégrer les termes de l'échange au PIB, soit le «command GDP». Entre 1971 et 1981, ce dernier évolue de concert avec le PIB réel.

Mais, dès 1982, les termes de l'échange s'améliorent vivement. Si bien qu'en 2000 le chiffre n'est que 18% en dessous de la tendance longue.

Le système de comptabilité

La modernisation du système (des normes dites SNA 68 à SNA 93) a changé le traitement des dépenses de logiciels.

Anciennement considérés comme des biens intermédiaires, ils deviennent des investissements. Sur la période 1981 à 2001, ce simple changement améliore de 0,15% par an la croissance suisse, soit de 2,8% sur base cumulée. Mais le changement comptable n'a pas que des effets positifs. Il réduit considérablement (de 13,4%) l'amélioration des termes de l'échange. Le solde de ces deux effets est négatif pour la Suisse.

En 2003, le PIB réel est de 33,4% inférieur à la tendance à long terme. La définition usuelle de la dépression s'applique donc bien à la Suisse. Mais si l'on emploie le «command GDP» d'Ulrich Kohli, l'écart se réduit à 21,1% en 2001. Il y a dépression, mais d'une moindre ampleur.

Un dernier élément théorique pourrait empêcher d'appliquer le terme de dépression au cas suisse, soit une croissance supérieure à la tendance pendant au moins dix ans.

Pour les experts américains, la Suisse a bien connu de meilleures années, mais insuffisamment.

(1) Timothy Kehoe, Kim Ruhl, Review of Economic Dynamics, disponible sur «www.sciencedirect.com».

(2) Y. Abrahamsen, R. Aeppli, C. Müller, B. Schipps, E. Atukeren, M. Graff (Banque de Nouvelle-Zélande).