Analyse

Le dernier banquier de la «vieille génération»

Autrefois, ils étaient colonels, participaient à la vie culturelle et sociale, et faisaient leur carrière dans les crédits. Aujourd’hui, ce sont des patrons aux bonus à huit chiffres, champions de la finance quantitative et du court terme et peu ouverts à leur entourage

Analyse

Le dernier banquier de la «vieille génération»

Autrefois, ils étaient colonels, participaient à la vie culturelle et sociale, et faisaient leur carrière dans les crédits. Aujourd’hui, ce sont des patrons aux bonus à huit chiffres, champions de la finance quantitative et du court terme et peu ouverts à leur entourage. Le livre de Claude Baumann, journaliste à Finews, consacré à Robert Holzach *, l’ancien patron d’UBS, illumine ce fossé, cette césure, cet abîme qui sépare le métier de banquier de celui de financier. L’avant et l’après-1980. Sentant poindre un changement d’époque, Robert Holzach déclara en 1987: «On peut s’irriter qu’un nombre record de jeunes diplômés de Harvard se précipitent à Wall Street pour démontrer leur vocation élitiste. Sans aucune éthique professionnelle, ils cherchent à gagner un million en un minimum de mois […] Qui peut s’étonner encore si le nombre de scandales augmente?»

L’ouvrage dépasse donc la seule chronologie d’un président de banque. C’est un portrait d’une ascension et d’un déclin qui évoque parfois Les Buddenbrook de Thomas Mann.

Les biographies de personnalités suisses sont rarement accompagnées d’une préface de Henry Kissinger. Celle de Robert Holzach en fait partie. L’ex-patron d’UBS était son ami et l’avait conduit par exemple à une Landsgemeinde à Trogen. Il est vrai qu’aux côtés de Rainer E. Gut, son homologue chez Credit Suisse, l’ancien patron d’UBS a été l’une des figures marquantes de l’histoire de la place financière suisse. En Suisse alémanique, un terme les décrit fort bien. Ce sont des «Alphatier».

Robert Holzach préfère Ovide et son Bene vixit, bene qui latuit (Pour vivre heureux, vivons cachés) au style flambeur d’un «loup de Wall Street». Quitte à prêter le flanc à toutes les rumeurs, il attendit d’avoir 76 ans (en 1998) pour se marier avec Marlies Engriser, née en 1939, après une idylle secrète de (peut-être) quatre décennies. Il est vrai que sa conjointe était secrétaire de la direction générale au siège de la banque. Impossible de s’afficher.

La philosophie de Robert Holzach était à mille lieues des adeptes du profil de risque asymétrique qui profitent d’un bonus énorme si tout va bien et tentent de le conserver à tout prix les mauvaises années. En 1984, anticipant le sauvetage d’UBS en 2008, il déclara: «Si nous voulons conserver les principes qui ont contribué à notre prospérité, il ne faut pas seulement penser au potentiel d’une économie libérale, mais aussi aux risques qui lui sont liés et qui pourraient être supportés par l’Etat et les contribuables.» Robert Holzach, protestant argovien né à Zurich, voulait que le banquier manifeste une responsabilité sociale et morale. C’était un «gentleman banker», même s’il était hautain et arrogant, mais nullement un ­«bankster», selon l’auteur.

Le banquier, qui proposa la nomination de Christoph Blocher au conseil d’administration en 1981, s’opposa à la fusion d’UBS et de la SBS. Dans la lettre qu’il envoya au président de l’époque, Robert Studer, il parle de «capitulation» et explique: «La génération qui dirige la banque actuellement a perdu la foi dans ses propres forces en un an et demi.» La mégalomanie des fusions l’a toujours horripilé.

C’était un homme qui privilégiait «l’intégrité et le devoir accompli». D’ailleurs, lors de la cérémonie funèbre, le 24 mars 2009, Konrad Hummler, qui fut son assistant personnel préféré, eut ses mots d’adieu: «Le meilleur souvenir que nous puissions avoir de lui sera de retourner au travail et d’y faire ce qui doit être fait.» Né en 1922, brillant à l’école, à Kreuzlingen, puis au gymnase à Constance, il devint docteur en droit. Mais à 30 ans il ne savait pas trop vers quelle branche se diriger. Fils d’un employé chez Volkart, à Winterthour, il débuta sa carrière bancaire à UBS à Genève, avant d’être secrétaire assistant d’un directeur général à Zurich, en 1952. Il devint directeur général en 1968, une année après avoir été nommé colonel, président de la direction en 1976 et président du conseil d’administration de 1980 à 1988.

Son ascension soulignait la primauté de la division commerciale (crédit) sur la gestion de fortune. Robert Holzach est parvenu à éviter les mauvais crédits. Les années 1970 n’ont pourtant pas épargné l’industrie, soulignant au passage les nombreux conflits d’intérêts entre les banques et l’industrie. Robert Holzach figurait par exemple au conseil de Saurer.

A son actif, chacun se rappelle son refus de financer l’empire naissant de Werner K. Rey: «Je ne donnerai pas d’argent à ce filou», ajoutant: «Celui qui vient à la banque avec une Rolls-Royce n’obtiendra aucun crédit.» A l’époque, la plupart des autres banques se pressaient pour financer les rachats de Bally, Inspectorate, Ateliers de Vevey de l’homme qui finit en prison dans les années 1990. «Il avait le nez, comme un colonel, pour sentir les anomalies», commente Konrad Hummler. L’affaire Bally coûtera son poste à Alfred Schäfer, alors président. Comme celle des avions renifleurs celui de Philippe de Weck. Robert Holzach succédera à ce dernier et atteindra le sommet de son pouvoir. A l’époque, 12 000 des 20 000 employés travaillaient dans les crédits. L’ironie du sort a voulu qu’un conflit avec le directeur des crédits de l’époque, Peter Gross, l’homme qui avait participé aux restructurations de l’horlogerie, d’Alusuisse et de Von Roll, propulsera les responsables de la finance à la tête de la banque.

Trois grands projets culturels sont mis à son crédit: le centre de formation du Wolfsberg en Thurgovie, un ensemble destiné à offrir aux jeunes banquiers une formation culturelle et sociale permettant d’assurer leurs responsabilités. Dans les années 1960-70, la moitié des 10 000 employés n’avait pas 25 ans. Nous citerons aussi la Fondation James-Joyce, créée en 1985, et l’assainissement d’un quartier de la vieille ville de Zurich, avec 23 immeubles et l’Hôtel Widder. Une ambition immobilière qui ne trouverait plus sa place dans le modèle d’affaires d’une banque.

* Robert Holzach. Ein Schweizer Bankier und seine Zeit, Claude Baumann, NZZ Verlag, 304 p., 58 illustrations, 2014.

Il illumine ce fossé, cette césure, cet abîme qui sépare le métier de banquier de celui de financier. L’avant et l’après-1980

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