CRISE FINANCIERE

Les dernières heures de Lehman

Dimanche soir, Barclays, donné favori pour reprendre les actifs sains de Lehman Brothers, a jeté l'éponge. Une liquidation judiciaire est le scénario le plus probable.

Il y a tant de berlines noires devant la Réserve fédérale de New York ce samedi après-midi qu'un embouteillage oblige les agents à intervenir. John Mack (Morgan Stanley), Vikram Pandit (Citigroup), Jamie Dimon (JP Morgan), John Thain (Merrill Lynch), Lloyd Blankfein (Goldman Sachs), Brady Dougan (Credit Suisse), le gratin de la finance mondiale. «Ils sont venus, ils sont tous là», chanterait Aznavour. Sauf que, contrairement à la chanson où «ils ont des présents plein les bras» autour de la mamma agonisante, il s'agit ici de dépecer au moindre coût Lehman Brothers, Cent cinquante huit ans d'histoire, 25000 employés, 4e banque d'affaires de Wall Street.

Timothy Geithner, président de la Fed de New York, et Henry Paulson, secrétaire d'Etat au Trésor, sont les exécuteurs en chef de l'opération urgente, la troisième après Bear Stearns et Fannie Mae/Freddie Mac. Richard Fuld, patron de Lehman Brothers, pense peut-être à cette réunion de 1998 où, avec ses collègues banquiers, il a épongé la casse du fonds Long-Term Capital Management victime de la crise russe. Le plan discuté ce week-end de septembre 2008 ressemble furieusement à celui appliqué à LTCM. Mais, cette fois, c'est lui, Richard Fuld, qui a la tête sur le billot.

Un volet du plan consiste à trouver un repreneur pour les activités saines de Lehman, comme le négoce d'actions. Vendredi soir, Bank of America, première banque de détail américaine, semble tenir la corde. Mais, dimanche matin, elle annonce qu'elle n'est pas intéressée à conclure une transaction qui n'aurait pas le soutien financier de l'Etat américain.

Ce recul laisse Barclays, troisième banque britannique, dans le rôle de favori. Son président, Robert Diamond, est un négociateur dur, comme il l'a montré l'an dernier en laissant ABN Amro à un autre. Dimanche soir, coup de théâtre, Barclays quitte à son tour la table des négociations, laissant une petite porte ouverte en cas de soutien financier public...

L'obstacle, ce sont les mauvais actifs immobiliers de Lehman (84 milliards de dollars, valeur nominale). Les placer dans une entité ad hoc («bad» bank) chargée de brader des titres au mieux? Mais qui y mettrait de l'argent?

That's the question! Les autorités ont laissé entendre que, cette fois, pas question d'injecter des fonds publics. Il s'agirait donc de constituer un syndicat d'une dizaine de banques mettant chacune quelque 3 milliards de dollars sur la table pour soutenir la «bad» bank. Or les candidats se font tirer l'oreille, rechignant à financer un plan qui ferait la part trop belle au repreneur des actifs sains de Lehman.

Telle est la partie de poker qui s'est jouée ce week-end. En toile de fond se pose la question de savoir comment le système financier résistera à une faillite pure et simple de Lehman Brothers, un des dix plus grands négociants en dérivés de crédit, dont les contrats portent sur des milliers de milliards de dollars. «Si rien n'est réglé d'ici à lundi, ce sera le bain de sang», déclare au Wall Street Journal un participant aux discussions. La crainte est qu'une liquidation précipitée des mauvais titres de Lehman fasse chuter la valeur de ceux que détiennent les concurrents, les obligeant à se recapitaliser. Et ce alors que Washington Mutual, American International Group et même Merrill Lynch sont en très petite forme.

La différence avec le cas LTCM est qu'en 1998 des banques relativement solides s'unissaient pour renflouer un fonds. Aujourd'hui, nul ne sait qui sera la prochaine à faire le grand saut. D'où la pression extrêmement forte sur la Fed et le Trésor pour qu'une fois de plus ils apportent leur aide.

Dimanche, l'ancien président de la Fed Alan Greenspan, 82 ans, déclarait sur ABC que la crise financière était un événement «d'importance séculaire, dépassant tout ce que j'ai vu jusqu'ici. Et elle n'est toujours pas résolue.»

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