«Le pire du pire.» Mi-mars, Miguel Angel Fernandez Ordoñez, réputé prudent et discret, explose, en réponse à un journaliste qui demande au gouverneur de la banque d’Espagne ce qu’il pense du cas de la communauté valencienne, l’une des 17 régions espagnoles, connue pour son littoral méditerranéen urbanisé à l’extrême.

Vitrine du «miracle économique» pendant les Quinze Glorieuses, la région est aujourd’hui ruinée, sa dette publique est la plus importante (derrière la Catalogne), reléguée au rang d’obligation pourrie (junk bond) par les agences de notation. Techniquement en dépôt de bilan, Valence ne peut survivre que grâce à la garantie du pouvoir central. Son système financier, cité en exemple jusqu’en 2007, s’est littéralement effondré: une banque nationalisée, une caisse d’épargne mise aux enchères, une autre caisse en chute libre. Cette dernière, Bancaja, a pu éviter la faillite en fusionnant il y a deux ans avec Caja Madrid, donnant naissance à Bankia, que maudissent en chœur, aujourd’hui, les dirigeants européens. Quatrième banque du pays réclamant 23,5 milliards d’euros d’aides publiques pour sa survie (le plus gros sauvetage de l’histoire du pays), Bankia est devenue le symbole du désastre bancaire espagnol, infesté d’actifs immobiliers «toxiques». Et l’autre cœur de la crise de la zone euro.

Début 2010, les apparences sont encore sauvées. Bancaja et la CAM (Caja del Mediterraneo) sont les 3e et 4e caisses d’épargne espagnoles. Puis tout s’effondre: en juin, Bancaja se sauve dans les bras de Bankia; un an plus tard, la CAM est «repêchée» par le Fonds de garantie bancaire espagnol (le FROB) puis mise aux enchères par l’Etat: on vient de découvrir que les comptes ont été truqués et accusent un trou de 5 milliards d’euros. En novembre 2011, Banco de Valencia, vieille de 111 années, doit aussi être nationalisée après la découverte de 3,9 milliards d’euros d’«actifs immobiliers problématiques». «Mauvaise gestion, incurie, absence de règles, corruption généralisée, relations incestueuses entre public et privé: Valence est un condensé du mal espagnol», tranche l’analyste Josep Torrent du groupe de presse Prisa.

Pour comprendre cette descente aux enfers, il faut remonter au milieu des années 90. C’est alors le début de la fièvre immobilière, dont Valence est l’un des fers de lance. Le conservateur Eduardo Zaplana, ancien maire de Benidorm, arrive au pouvoir. En 1997, il modifie la législation sur les caisses d’épargne: si, jusqu’alors les hommes politiques ne pouvaient occuper que 35% du conseil d’administration, ils peuvent désormais en prendre le contrôle avec 50%. Les gestionnaires sont peu à peu mis sur la touche, tel le directeur général de Bancaja, Fernando Checa. L’Institut valencien de la finance, l’IVF, censé superviser et réguler l’activité financière, devient dans les faits le bras armé des deux caisses d’épargne, Bancaja et la CAM. «A travers celles-ci, dit l’économiste régional Jordi Palafox, une cohorte complice de politiciens et de constructeurs peuvent agir à leur guise, et ils ne s’en privent pas. Il n’y a plus d’étanchéité entre l’exécutif régional (le Conseil) et les caisses d’épargne, qui permettent de financer toutes les lubies». José Luis Olivas en est l’incarnation – «un politicien improvisé banquier», le croque le quotidien Levante. Elu municipal à Valence, puis président du gouvernement régional, il prend la tête de Bancaja dès 2004, puis, plus tard, du Banco de Valencia.

Sous sa houlette, la caisse d’épargne – tout comme la CAM – finance à fonds perdus des projets pharaoniques grâce, bien sûr, à l’argent du contribuable: le parc thématique Terra Mitica, à Benidorm (bradé depuis), le circuit de Formule 1 dans les rues de Valence (sans le sou), la Cité de la lumière d’Alicante (des studios de ciné qui ont coûté 300 millions d’euros, une dette de 190 millions et une très faible activité), l’aéroport de Castellon (230 millions d’euros, et jamais aucun avion), la Cité des arts et des sciences à Valence (1,1 milliard d’euros, et seulement 400 millions de retour sur investissement), la Cité du théâtre (mort-née)…

Ce n’est pas tout: dans les conseils d’administration de la CAM et de Bancaja, les promoteurs «amis» du pouvoir en place se lancent dans des projets de lotissements si démesurés que la demande, quoique forte (retraités, classe moyenne espagnole, Européens), ne peut pas suivre: «Marina d’Or», «Polaris world» sont aujourd’hui ces cités fantasmagoriques du bord de mer. On estime que sur 2,5 millions de logements vides en Espagne, un quart se trouve en région valencienne. Entre 2003 et 2005, la CAM et Bancaja doublent leur activité dans le mirage du bâtiment.

Après l’effondrement de la bulle immobilière en 2008, conjuguée à la crise financière internationale, la réalité apparaît peu à peu au grand jour: les actifs ne valent plus grand-chose. Lorsque Bancaja fusionne avec Caja Madrid, elle apporte 20 000 édifices invendus (hangars industriels, appartements…); la CAM évalue à 2,3 milliards d’euros ses logements aux créances douteuses, voire ses terrains pas encore déclarés «constructibles». Lorsque, à partir de 2010, les experts du FROB découvrent l’étendue des dégâts, il est trop tard: les deux caisses d’épargne sont ruinées. Sans débat sur leur possible faille, l’Etat vole à leur secours. Nombre de dirigeants ont fait leurs valises avec des parachutes dorés, tel Roberto Lopez, de la CAM, avec un pactole de 5,8 millions d’euros. José Luis Olivas a démissionné l’an dernier de la présidence de Bancaja et du banco de Valencia. Sans jamais donner la moindre explication. Cette semaine, le gouverneur de la Banque d’Espagne a anticipé son départ. Et le gouvernement Rajoy refuse toujours l’ouverture d’une commission d’enquête pour faire la lumière sur la gestion de ces banques.

La caisse d’épargne a financé à fonds perdus des projets immobiliers pharaoniques