Economie

Désormais, les employeurs engageront 100 000 personnes de moins par an

Emploi. Le rythme des embauches suit fidèlement la conjoncture. La courbe semble plafonner. Mais près d'un cinquième de la population active se trouve plus ou moins précarisée

Il y en avait 573 000 en 1991, il n'y en a eu que 437 000 l'année dernière. C'est le nombre de salariés (sans les apprentis) entrés en fonction dans les douze mois précédant l'enquête sur la population active (ESPA) de l'Office fédéral de la statistique (OFS). Autrement dit, les gens embauchés durant l'année. Tous et toutes ne sont pas des nouveaux venus sur le marché du travail. Nombreuses sont en effet les personnes qui changent de place. Ces chiffres ne disent donc rien sur la création effective d'emplois. Mais ils témoignent de la dynamique du marché du travail en Suisse. Comme le montre le tableau ci-contre, la courbe des embauches suit fidèlement le cycle conjoncturel: une baisse brutale jusqu'en 1993, puis une remontée, qui s'essouffle en 1997. Reflet de la reprise conjoncturelle, les embauches devraient culminer cette année à 484 000, un record depuis le début de la crise. Chef de la politique du marché du travail à l'Office fédéral du développement économique et de l'emploi (OFDE), Stefan Wolter décrypte le mécanisme: «Pendant la récession, deux facteurs se conjuguent. Il y a d'abord moins de création d'emplois, donc moins d'embauches. Il y a ensuite moins de fluctuations dans le personnel, puisque les gens s'accrochent à leur place de travail. Il en résulte une chute brutale du nombre d'engagements.» Très sensible à la conjoncture, ce mouvement peut se renverser rapidement. «Si l'économie repart à la hausse, le taux de rotation du personnel dans les entreprises augmente et, par conséquence, le nombre d'embauches. C'est une réaction en chaîne», résume Stefan Wolter. La crise a cependant laissé des traces profondes. Car si le rythme des engagements s'intensifie au fur et à mesure de la reprise conjoncturelle, ces embauches sont de moins en moins sous contrat à durée illimitée. D'où cette évolution contrastée: les engagements sous contrat à durée illimitée baissent entre 1991 et 1997, pendant que ceux sous contrat à durée limitée se multiplient (cf. tableau). Si bien que, l'année dernière, près de 18% des embauches étaient à durée limitée contre 11% au début de la crise. Sans être spectaculaire, la tendance est nette: les patrons engagent toujours davantage à des conditions atypiques (lire encadré). Pourquoi? «Le besoin de flexibilité dans la gestion des effectifs; l'incertitude des employeurs devant l'avenir, ce qui les pousse à ne pas se lier avec un contrat normal», répond Stefan Wolter. Qui précise: «Nous constatons aussi que de plus en plus souvent les chômeurs quittent le chômage par des emplois à durée limitée. Et s'ils donnent satisfaction à leur employeur, ces emplois se transforment en places stables.» L'OFDE admet toutefois qu'il y a là une transformation du marché du travail, éventuellement durable. Soit une segmentation entre une partie composée de gens qualifiés et bien formés, engagés sous contrats stables, et une périphérie d'actifs, sous contrat à durée déterminée par exemple, plus ou moins précarisés et fluctuants. C'est aussi la crainte d'Yves Flückiger, professeur d'économie politique à l'Université de Genève et observateur attentif du marché du travail. «Ce qu'il faudrait examiner, ce sont les conditions dans lesquelles se font les embauches actuelles et les comparer à ce qu'elles étaient dans les années quatre-vingt en pleine haute conjoncture», dit-il. On peut imaginer qu'elles sont aujourd'hui moins favorables, comme l'indique l'augmentation des contrats à durée déterminée. «L'ESPA n'étant menée que depuis 1991, impossible pour l'instant d'apporter une réponse claire à cette interrogation.» Reste que le risque d'émergence d'un marché du travail à deux vitesses existe bel et bien. Pour Yves Flückiger, «toute la question est de voir si les emplois précaires jouent le rôle d'une porte d'entrée dans le marché du travail, qui permettraient, ensuite, d'accéder à des jobs plus stables. Je pense que c'est encore ainsi pour les jeunes. Mais c'est un sentiment. Nous n'avons pas d'études qui nous autorisent à trancher». Alors? Tout dépend de la reprise économique, de sa substance et de sa durée. Pour Stefan Wolter, une croissance de 2% à 3% durant au moins cinq ans serait susceptible de changer les rapports sur le marché du travail en faveur des salariés. Partant, le recours aux contrats atypiques et précaires diminuerait. L'absence d'une telle dynamique en revanche précipitera l'apparition d'un marché du travail cloisonné entre les bien intégrés et les autres de plus en plus nombreux. A ce moment-là, les jobs sous contrats précaires, peut-être porte d'entrée pour certains aujourd'hui, se seront transformés en véritables culs-de-sac avec le coût social que cela implique. D'ailleurs, les dernières sept années ont déjà modifié le profil du monde du travail. Prenez le sous-emploi, qu'une étude vient de quantifier. Les actifs occupés moins de 35 heures et qui voudraient travailler davantage – la meilleure définition du sous-emploi, selon l'OFS – sont passés de 186 000 en 1991 à 264 000 l'année dernière (une progression de 42%). «Comme le chômage, c'est un bon indicateur qui montre à quel point la situation reste mauvaise pour l'emploi», commente Valérie Laessig de l'OFS. Idem pour ce qui est du travail intérimaire, lequel concernait 68 000 personnes en 1992 et plus de 119 000 cinq ans plus tard (une progression de 75%). S'y ajoutent les chômeurs, les fins de droits, les actifs découragés qui ne recherchent plus de travail… En additionnant les demandeurs d'emploi inscrits, les personnes en sous-emploi, les salariés sous contrat à durée déterminée et les intérimaires, on obtient un total de 725 000 personnes, c'est-à-dire 19% de la population active. Certes, ces différentes catégories se recoupent en partie et toutes ces personnes ne vivent pas forcément dans la précarité. Mais cette approximation suggère l'ampleur du problème posé par la crise.

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