L’implication du rappeur Eminem et de l’acteur Clint Eastwood n’aura pas suffi. Les deux stars américaines originaires de Detroit avaient tourné en 2011 des spots télévisés à grand budget pour le compte du groupe Chrysler. Ils y martelaient que «la partie n’était pas encore jouée», que la ville du Michigan avait encore des atouts en main. Jeudi soir, le tribunal des faillites de Detroit a pourtant sifflé la fin de la partie. La ville s’est officiellement déclarée en faillite.

Fleuron historique de l’industrie automobile américaine, «Motor City» est ainsi devenue la plus grande ville de l’histoire des Etats-Unis à se déclarer en défaut de paiement. «Je prends cette décision difficile afin que les habitants de la ville aient accès aux services publics les plus élémentaires et pour que Detroit reparte sur de solides bases financières, qui lui permettront de croître à l’avenir», a expliqué Rick Snyder, le gouverneur républicain de l’Etat du Michigan qui a autorisé la demande de mise en faillite. «Je sais que beaucoup verront dans cette action l’un des points noirs de l’histoire de la ville», a-t-il poursuivi, dans une lettre qui accompagnait l’acte déposé au tribunal de Detroit.

Une mise en faillite, si elle est approuvée par la Cour fédérale, permettra à la ville de renégocier une dette devenue insoutenable. Une charge accumulée qui s’élève à quelque 18,5 milliards de dollars (17,4 milliards de francs), a précisé jeudi Kevyn Orr, l’agent engagé en mars 2013 par la municipalité pour gérer la faillite. Connu pour avoir participé à la réorganisation de Chrysler en 2009, l’avocat de 54 ans avait alors déclaré que le redressement de Detroit équivaudrait aux «Jeux olympiques de la restructuration».

Kevyn Orr avait aussitôt entrepris des négociations avec les créanciers, les fonds de pension et les détenteurs d’obligations de la ville pour parvenir à un accord. Sans succès. Le mois dernier déjà, il avait prévenu que Detroit serait obligée de faire défaut sur une partie de sa dette. Et suspendu tous les paiements aux banques. Il résumait alors les causes de la crise actuelle en quelques points: «Une mauvaise gestion financière, une population en baisse et une érosion de la base fiscale depuis 45 ans.»

Echaudés par le projet de Kevyn Orr, des fonds de pension – auxquels Detroit doit 9 milliards de dollars – ont lancé une procédure judiciaire pour empêcher toute coupe dans les retraites de leurs souscripteurs. En vain? Si la déclaration de faillite est approuvée, la ville sera placée sous la protection du chapitre IX de la loi américaine sur les faillites et Detroit pourra alors suspendre le remboursement de ses dettes et renégocier les montants avec ses créanciers. Sans risquer d’être attaquée en justice. La ville pourra également demander à un juge de prononcer l’annulation de certains contrats, notamment avec les syndicats.

Le long déclin économique et financier de Detroit, qui a commencé dès le milieu du XXe siècle, s’est conjugué avec une dégradation des conditions sociales. Le taux de chômage y atteint 18% de la population active pour une moyenne nationale de 7,6%. La population est passée de 1,85 million d’habitants en 1950 à quelque 700 000 aujourd’hui. Selon un rapport de Kevyn Orr publié en mai, le berceau des «Big Three» – pour Ford, Chrysler et General Motors – compte 78 000 bâtiments inoccupés et 60 000 priorités laissées à l’abandon. L’industrie a vu son nombre d’employés passer de 296 000 en 1950 à 27 000 en 2011. L’administrateur soulignait que si rien ne changeait, le coût de la santé pour les retraités du service public – soit 20 100 personnes – s’élèverait à 163 millions pour l’année fiscale à venir.

Jeudi, l’avocat a toutefois assuré que «rien ne changerait» pour les citoyens ordinaires. «Les services [publics] continueront d’être assurés, les salaires seront versés et les factures payées», a-t-il expliqué. Tout en précisant qu’il espérait que la ville puisse sortir de son état de banqueroute à la fin de l’été 2014. Voire à l’automne

Detroit rejoint donc le rang des grandes municipalités américaines ayant fait faillite suite à la crise financière de 2008. Au même titre que Jefferson County en Alabama ou encore San Bernardino et Stockton en Californie.

«Le résultat d’une mauvaise gestion, d’une population en baisse et d’une érosion de la base fiscale»