Asie

La dette chinoise ne cesse d’inquiéter

Après Moody’s, Standard & Poor’s juge que l’endettement de la Chine évolue de façon négative. Professeur de finance à Pékin, Michael Pettis redoute une restructuration difficile

Le chiffre a surpris les économistes. Vendredi, l’activité manufacturière chinoise a été annoncée en hausse en mars, pour la première fois en neuf mois. Certains y ont vu un début de redressement de la deuxième économie du monde. D’autres au contraire la preuve que la Chine ne se rééquilibre que très lentement.

Cette dernière analyse avait conduit, jeudi soir, Standard & Poor’s à placer la dette chinoise sur une pente négative, premier pas avant l’abaissement de sa note souveraine. L’agence de notation considère qu’au cours des «cinq prochaines années, la Chine va montrer des progrès modestes» dans le rééquilibrage de sa croissance dopée au crédit. Début mars, l’autre grande agence internationale, Moody’s, avait déjà procédé à cette révision. Hier, Pékin a qualifié l’annonce de «sans importance».

«Le miracle touche à sa fin»

Professeur de finance à l'Université de Pékin, Michael Pettis se range parmi les inquiets. Ce vétéran de Wall Street vit au cœur de la capitale chinoise dans un Hutong refait à neuf où se trouvent aussi les bureaux de Maybe Mars, le label musical qu'il gère à ses heures perdues. La dette, concède-t-il, n’est pas aisée à quantifier tant le système manque de transparence. Il se fie au TSF (Total Social Financing), une mesure élaborée par la banque centrale (PBOC) et qui rassemble l’ensemble des prêts privés ainsi que le «shadow banking». Après une période de stabilité au milieu des années 2000, à près de 160% du produit intérieur brut (PIB), le TSF a bondi à 250% du PIB fin 2015. «La croissance de ces dernières années a été financée par la dette, mais ce miracle touche à sa fin, décrypte-t-il. Cette économie est un peu comme un marathonien exténué à qui on donne de la cocaïne. Il va encore courir, mais pas indéfiniment.»

La dette continue de grandir d’autant que le gouvernement accroît à son tour la sienne. Il vient de relever son déficit budgétaire pour soutenir la croissance et amortir le choc du passage d’une économie tirée par les exportations à un modèle soutenu par les services et la consommation intérieure.

Des critiques «infondées»

Dans son bureau de l’Université Tsinghua, Hu Angang considère toutes ces critiques «infondées». Le professeur d’économie, également conseiller du gouvernement, rappelle qu’à «3% du PIB, le déficit budgétaire reste bien inférieur à ce qu’il est dans nombre de pays du G20. Même chose pour la dette du gouvernement», qui avoisine les 60% du PIB. «Les agences manquent de vision», répond-il en citant le Ministère des finances. Hu Angang reconnaît que les dépenses publiques sont en hausse, mais elles vont aider le pays à devenir innovant et sont donc porteuses de croissance future. Michael Pettis n’est pas convaincu. «Tant que la Chine n’aura pas fait le ménage, tout rebond ne sera que de courte durée», tranche le professeur de finance.

Un nouveau cycle commence. Le développement de la Chine a toujours déjoué les prévisions des universitaires.

Hu Angang fait lui défiler les diapos de sa présentation Powerpoint pour justifier l’objectif d’au moins 6,5% de croissance inscrit dans le plan quinquennal adopté début mars. «Un nouveau cycle commence, assure-t-il. Le développement de la Chine a toujours déjoué les prévisions des universitaires. Nous ne connaîtrons pas de faillite, comme la Californie l’a subie, par exemple.» Si besoin, «PBOC pourra imprimer des billets, envisage-t-il. Ce ne sera pas un souci pour l’inflation, car nous faisons plutôt face à des pressions déflationnistes.» Le gouverneur de la PBOC a certes fait part de son inquiétude face au grossissement de la dette, mais son institution n’est pas indépendante du pouvoir central.

«On ne peut croire qu’imprimer des billets soit une solution! s’exclame Michael Pettis. En elle-même, la monnaie n’est pas de la richesse, sinon nous pourrions tous devenir millionnaires. Si la PBOC fait tourner la planche à billets, quelqu’un en paiera le prix.» Et le professeur de rappeler que pour corriger les excès des années 1990, la part de la consommation dans le PIB a chuté de «46 à 35% entre 2000 et 2010. Les ménages ont alors payé le prix de la restructuration de la dette chinoise.»

Le risque d’un scénario à la japonaise

Dans l’immédiat, Michael Pettis exclut cependant toute crise bancaire: «La banque centrale est là pour éviter les problèmes de liquidité. En outre, la Chine continue d’exercer un contrôle des capitaux.» Il redoute surtout que Pékin ne traite pas frontalement ce problème, en laissant le marché faire le ménage pour réallouer au mieux et au plus vite les capitaux. «L’histoire nous enseigne que plus la dette est élevée, plus l’ajustement est difficile, poursuit Michael Pettis. La Chine ne fera pas exception.» Pour l’ancien financier de Wall Street, les analystes devraient donc se réjouir quand la croissance faiblit parce que «c’est un signe que Pékin agit et reprend le contrôle de la dette. Si, au contraire, la croissance faiblit peu, comme on le voit en ce moment, les problèmes ne sont que repoussés.»

La Chine risque alors de connaître un scénario à la japonaise, conclut Michael Pettis. Rongé par sa dette, l’Empire du Soleil-Levant connaît une croissance nulle depuis près de vingt-cinq ans.

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