Jusqu’où Deutsche Bank chutera-t-elle? L’action de la plus importante banque d’affaires européenne a atteint son plus bas niveau depuis trente ans. Le groupe bancaire, qui gère près de 2000 milliards d’euros d’actifs – soit plus de la moitié de l’économie allemande –, est maintenant comparé à Lehman Brothers, l’ancien cador de Wall Street emporté par la crise financière en septembre 2008, et à Bear Stearns, «tombée à cause d’un manque de confiance, pas d’un manque de capitaux», tweetait récemment l’analyste américain Christopher Whalen, spécialisé dans l’évaluation des géants de la finance. Comment Deutsche Bank en est arrivée là.

Pourquoi l’action chute-t-elle ?

Le 15 septembre, Deutsche Bank annonce qu’elle risque une amende de 14 milliards de dollars de la part des autorités américaines, pour avoir vendu des produits toxiques adossés à l’immobilier américain entre 2005 et 2007. Sa capitalisation boursière est alors proche de 18 milliards d’euros.

Le groupe bancaire précise immédiatement qu’il ne compte pas payer un tel montant et que le Département de la Justice américain l’a invité à formuler une contre-offre. L’incertitude entourant ces négociations rend les marchés nerveux. L’action Deutsche Bank chute de 7% immédiatement après cette révélation. Elle a depuis perdu près de 17%, et a été divisée par deux depuis le début de l’année.

L’amende américaine surgit alors que Deutsche Bank se trouve depuis un an dans un profond plan de restructuration. Objectif: réduire les effectifs de 9% (9000 postes supprimés) et diminuer la taille du groupe (sortie de dix pays notamment).

Deutsche Bank espère payer entre 2 et 3 milliards de dollars pour mettre fin aux poursuites américaines dans ce dossier. Selon ses rapports financiers, le groupe a mis de côté 5,5 milliards d’euros (6,2 milliards de dollars ou l’équivalent en francs suisses) pour résoudre les nombreux litiges en cours – qui constituent une autre source d’incertitude. Selon son montant, l’amende américaine pourrait contraindre Deutsche Bank à lever des capitaux supplémentaires.

Devra-t-elle être sauvée par Berlin?

C’est un point crucial dans ce dossier. Selon les sources, Deutsche Bank aurait sollicité le soutien financier de l’État allemand. Ou pas. Soutien qui aurait refusé, ou qui n’aurait jamais été envisagé. Informations et démentis continuent à se succéder: l’hebdomadaire Die Zeit affirmait mercredi encore que le gouvernement allemand avait offert de prendre 25% du capital de Deutsche Bank en cas d’extrême urgence, si la banque ne parvenait pas à lever du capital. Le ministère allemand des finances a balayé cet article. A un an des élections fédérales allemandes, la Chancelière Angela Merkel aurait exclu tout sauvetage avec l’argent du contribuable, selon le magazine allemand Focus.

Au-delà de ces spéculations, il paraît peu probable que l’amende américaine, même si elle dépasse le montant visé par Deutsche Bank, provoque la faillite de la banque. Des mécanismes d’absorption des pertes, notamment via des instruments hybrides entre dette et capital (des obligations convertibles appelées «cocos»), ont été mis en place depuis la crise de 2008 pour les institutions systémiques comme «DB». Sans soutien public, Deutsche Bank éprouvera encore plus de difficultés à attirer de nouveaux investisseurs ou à convaincre les existants de remettre la main au portefeuille.

Les scénarios possibles

Deutsche Bank peut céder des activités afin de lever du capital. Elle a commencé à le faire, en concluant mercredi la vente de l’assureur-vie britannique Abbey Life Insurance à Phoenix Group Holdings, pour 1,2 milliard de francs. L’opération se traduira par une perte avant impôt de l’ordre de 800 millions d’euros pour Deutsche Bank, a annoncé la banque. L’établissement pourrait également céder le joyau de sa couronne, son unité de gestion d’actifs DWS, valorisée à plusieurs milliards.

Autre option, le gouvernement allemand pourrait utiliser une faille juridique permettant une recapitalisation publique de précaution, selon le Wall Street Journal. Cette possibilité est ouverte pour les banques ayant échoué à un test de résistance. Le scénario serait que le ministère des finances persuade le gendarme allemand de la finance de soumettre Deutsche Bank à un «stress test», que la banque échoue à ce test, et que Berlin injecte du capital. Cette solution fait également l’objet d’un débat, notamment sur sa compatibilité avec le droit européen.

Enfin, Deutsche Bank pourrait choisir de fusionner avec Commerzbank, le numéro deux bancaire allemand. Selon la presse allemande, Commerzbank pourrait supprimer 9000 emplois d’ici à 2020, dans le cadre d’une restructuration pouvant coûter jusqu’à un milliard d’euros. Ce plan devrait être présenté au conseil d’administration vendredi, d’après le Handelsblatt, dont Commerzbank n’a pas souhaité commenter les informations.

Une fusion n’améliorerait pas magiquement le bilan de Deutsche Bank, estiment des analystes cités par le Wall Street Journal. L’intérêt de l’opération se situe peut-être ailleurs: dans les 15,6% du capital de Commerzbank que détient l’État allemand depuis le sauvetage de la banque en 2009. Berlin pourrait ainsi injecter des capitaux dans Deutsche Bank de façon détournée et légale.