La crise asiatique a tout juste deux ans, mais son goût reste amer. Née en Thaïlande en juillet 1997, elle s'est démultipliée de la même façon qu'un virus, attaquant sans remords les marchés voisins. Ses effets ravageurs ont fait craindre les pires scénarios, dont celui d'une spirale déflationniste qui affecterait l'ensemble de l'économie mondiale. Heureusement, cela n'a pas été le cas. Les injections de liquidités du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, venus à la rescousse des économies malades, ont finalement porté leurs fruits. Pour rappel, les montants se sont élevés à 17,2 milliards de dollars (26,6 milliards de francs) en août 1997 pour la Thaïlande, 42 milliards de dollars en octobre 1997 pour l'Indonésie, 58 milliards de dollars pour la Corée en décembre 1997 et 22,6 milliards de dollars en juillet 1998 pour la Russie. Une facture qui est loin d'être exhaustive.

Le Japon a admis pour la première fois, la semaine dernière, sa part de responsabilité. Eisuke Sakakibara, le célèbre «Mister Yen» – sur le départ – a déclaré ce que nombre d'experts avaient analysé de longue date: en orchestrant avec Washington au printemps 1995 l'affaiblissement du yen, alors au maximum de sa puissance, la Banque du Japon (BOJ) a entraîné la déstabilisation des économies asiatiques rattachées au billet vert.

Le scénario a été le suivant: en baissant ses taux à un niveau proche de zéro il y a quatre ans, la BOJ a initié le carry trade – un montage financier selon lequel les investisseurs pouvaient emprunter du yen à un taux d'intérêt quasiment nul, et le placer en dollars à des taux de 5 ou 6% dans des fonds alternatifs. Résultat de cette politique: la devise japonaise a perdu près de 34% de sa valeur en deux ans (voir infographie). Le revers de la médaille a été le renforcement du dollar – une monnaie à laquelle nombre de devises asiatiques étaient rattachées. En baisse de compétitivité, victime d'un afflux massif de capitaux étrangers et surtout d'un secteur bancaire fortement endetté, la Thaïlande a été la première à succomber. La décision de décrocher le baht du dollar, le 2 juillet 1997, a provoqué l'effondrement de l'économie. L'effet domino ne s'est pas fait attendre.

Dévaluation du yuan

Pour Alain Barbezat, analyste chez Ferrier, Lullin & Cie, «le jeu du carry trade se voulait gentil au départ. Mais les hedge funds n'ont pas voulu cantonner le capital et l'ont investi dans des débiteurs asiatiques incapables de rembourser. Ils ont ensuite rejoué le jeu sur les pays de l'Est mais cette fois-ci, la crise a été beaucoup plus sanglante.» Horrifiés par la crise russe et la débâcle des hedge funds en août 1998, les investisseurs nippons ont vite fait de rapatrier leurs capitaux sur l'archipel. Conséquence: le yen a effectué un bond historique de près de 18% contre le dollar en octobre 1998.

Depuis, l'Asie se remet péniblement de son cauchemar. L'annonce d'une hausse de 1,9% du PIB nippon au premier trimestre de 1999 a été accueillie avec scepticisme. Car, pour Claude Morgenegg, analyste chez Bordier & Cie, «nombreux sont ceux qui craignent que cette bouffée de croissance ne soit le seul résultat des différents plans de relance du gouvernement japonais». Il est donc impératif, d'après ce dernier, que la Banque du Japon soutienne un niveau du yen relativement faible. Mais la leçon semble avoir été apprise. «Le gouvernement japonais tient un langage destiné à réfréner les ardeurs des investisseurs à toute bonne nouvelle», a estimé Claude Morgenegg, en se référant au fait que la baisse mensuelle de 0,2% à 4,6% du chômage nippon en mai ait été attribuée par les autorités nipponnes à des facteurs saisonniers. Les estimations officielles de la croissance du PIB pour l'année fiscale 1999 s'élèvent tout juste à 0,5%. Alors que celui de l'économie coréenne devrait s'afficher en hausse de 5%, d'après l'analyste.

Seuls risques encore latents pour 1999: «Hongkong et la Chine», cite Alain Barbezat. Car si le niveau de croissance du PIB chinois se situait officiellement aux alentours de 7 à 8% en 1998, l'analyste l'estimait plutôt à 3 ou 4%. Ces chiffres devraient être encore plus faibles en 1999. «L'économie interne est morte, le chômage monte et la déflation dure depuis un an et demi», résume Alain Barbezat. Le spectre d'une dévaluation du yuan se profile, en dépit de toutes les assurances du gouvernement chinois. Or si la Chine dévalue sa monnaie alors que l'économie hongkongaise est en plein ralentissement, les conséquences de spéculations potentielles sur le dollar de Hongkong pourraient être graves. Car c'est la seule monnaie au monde, avec le peso argentin, à être encore rattachée au dollar par un peg.