Deng Xiaoping déclarait en 1974: «La Chine n’est pas une superpuissance, et si elle le devient, il faudra la dénoncer et s’y opposer.» Ce moment n’est plus très éloigné. Mais il y a différentes manières de l’analyser. Deux journalistes espagnols ont choisi de parler de la vie et du modèle d’affaires des émigrés chinois, de leurs années de sacrifices et de leurs prises de risques dans d’autres pays émergents. Après 500 interviews, 80 déplacements en avion et deux ans de travail, ils publient un ouvrage original, décrivant des aventures humaines et économiques, parfois rocambolesques, souvent extraordinaires, dans les méandres du capitalisme d’Etat chinois*.

Il y a vingt ans, Zhang Qi, à Kinshasa, l’un des 750 000 Chinois d’Afrique, a emprunté 250 000 dollars à ses amis, lorsque les supermarchés belges et français venaient d’être pillés. Tandis que les Européens désertaient le pays, il a massivement investi, et son prêt a été remboursé en trois mois. Devenu millionnaire, il vend 2000 produits chinois différents et avoue «collaborer avec les hommes du président». Car, à son avis, il est impossible de faire un profit en respectant la loi.

Pour sa part, Yu détient huit fabriques en Egypte et 60 entrepôts. Elle vend des habits à des prix défiant toute concurrence à l’aide d’une partie des 15 000 shanta sini, ces émigrés chinois, souvent illégaux, qui, dès la sortie de l’avion, font du porte-à-porte sans connaître deux mots d’arabe. A l’image des autres succès économiques chinois dans les pays pauvres, Yu parvient à casser les prix. Le textile est exporté de Chine en Libye, où les taxes sont plus basses qu’en Egypte, et acheminé à la périphérie du Caire.

La narration de ces destins est bien plus intéressante que les nombreux ouvrages qui anticipent un «siècle chinois». Plus concrète et plus humaine. Une ascension à partir du Sud. Il faut savoir que, sur les 460 milliards de dollars investis par la Chine à l’étranger, les trois quarts ont pris la direction des pays en développement.

Mais les conquêtes industrielles et commerciales se font souvent en marge de la loi. Les entrepreneurs chinois s’appuient fréquemment sur une protection politique ou administrative pour éviter l’impôt, un contrôle des conditions de travail ou le respect de l’environnement.

Les auteurs ont visité les mines d’Afrique ou de Birmanie, au cœur de la production et du commerce de jade. Ils dressent un portrait épouvantable de ce «capitalisme d’Etat». Après vingt-trois heures de voyage dans le train très instable qui les amène à Hpakant, la capitale du jade, les auteurs décrivent une catastrophe humaine, sociale et environnementale. 100 000 yemase survivent dans des conditions atroces, la plupart sous l’emprise de l’héroïne. Les hommes d’affaires chinois ont gagné toutes les enchères donnant accès aux concessions, puis ils ont arrosé les généraux birmans. Une région est en train d’être dévastée. Au rythme d’extraction actuel, il ne restera plus de jade dans dix ans et les locaux n’auront rien gagné. Tout le processus de transformation s’effectue d’ailleurs en Chine. La pierre précieuse elle-même passe souvent en contrebande. Un certain Xiang, qui veut à tout prix éviter une taxe de 30%, raconte qu’il paie 2000 à 3000 euros les douaniers et militaires pour assurer son passage.

L’émigration chinoise est encouragée par l’Etat, selon les auteurs. Elle prend la direction du Congo, du Venezuela ou de l’Argentine parce que les opportunités y sont plus nombreuses qu’en Europe. En Argentine par exemple, 8900 supermarchés appartiennent aux émigrés chinois, lesquels contrôlent le tiers du marché. La clé du succès? Des prix inférieurs de 5 à 15% à ceux des concurrents.

Le modèle d’affaires inclut toujours un lien très fort avec le village ou la région chinoise d’origine. Les responsables locaux et les intermédiaires sont eux-mêmes chinois. La relation de confiance est bien plus forte qu’avec un «étranger».

Au Kazakhstan, un pays en mains chinoises, qui détient 1% des réserves mondiales de gaz et 2% des réserves pétrolières, les produits chinois représentent 70 à 80% de la consommation, et les entreprises chinoises la moitié des 2,5 millions de PME. Quelle peut encore être l’influence du président Nazarbaïev lorsqu’il discute avec Pékin?

L’Iran, affaibli par les sanctions, n’est pas dans une situation plus confortable. Le commerce bilatéral avec la Chine a bondi à 50 milliards de dollars. L’Empire du Milieu s’est infiltré sur un marché d’où l’Occident s’est retiré. Mais le poids de la Chine est encore supérieur aux estimations. Le président de la Chambre de commerce sino-iranienne déclare aux auteurs que 40% du commerce entre l’Iran et les Emirats arabes unis pouvait être assimilé à des échanges entre l’Iran et la Chine (soit 6 milliards). La Chine soutient les sanctions, mais les dilue fortement.

Non seulement le capitalisme d’Etat chinois, vanté par les journalistes à la recherche d’une alternative au libéralisme, exporte ses produits avec succès. Mais il exporte aussi ses standards sociaux, juridiques et environnementaux aux quatre coins de la planète. Les Chinois se marient au sein de la communauté, partagent les mêmes valeurs et font preuve d’une grande solidarité. Davantage qu’une nation, c’est «une civilisation», expliquent les auteurs en conclusion. Contrairement aux «expats» occidentaux, ils n’oublient jamais leurs origines et agissent en conséquence. Il faut être un doux rêveur, selon eux, pour espérer qu’au terme de leur «développement», ils adoptent un système de démocratie occidental. Dans un monde riche en opportunités, le «changement politique» n’est pas prioritaire.

La fortune totale amassée par la diaspora chinoise s’élèverait à 1500 milliards de dollars. Cette explosion de richesse ne conduit pas toujours à une situation de gagnant-gagnant, en dépit des thèses officielles. Le modèle chinois est une leçon d’efficience mais, pour que les gains soient aussi qualitatifs, il faudrait que des contre-pouvoirs se mettent en place aussi bien dans la société civile chinoise que dans les pays récipiendaires des investissements chinois, selon les auteurs. Les élites chinoises ont-elles envie que cela change? * «China’s silent army: The Pioneers, Traders, Fixers and Workers Who Are Remaking the World in Beijing’s Image», Juan Pablo Cardenal et Heriberto Araujo, Penguin Books, 2013.

La fortune totale amassée par la diaspora chinoise s’élèverait à 1500 milliards de dollars