Matières premières

Deux arrestations à Genève dans une affaire de corruption au Venezuela

La compagnie pétrolière d’Etat PDVSA accuse un groupe de traders suisses d’avoir corrompu ses employés de manière systématique, privant le pays de milliards de dollars de revenus. Les négociants se fendent d’un «no comment»

Le Venezuela s’attaque à la place helvétique de trading de matières premières. La compagnie pétrolière d’Etat PDVSA (Petróleos de Venezuela SA) a émis, via un trust américain, une plainte civile visant le cabinet Helsinge, d’origine panaméenne mais également établi à Genève, et un groupe de négociants, basés notamment en Suisse, pour corruption et vol de données confidentielles. Ces agissements auraient engendré un manque à gagner de 5,2 milliards de dollars, selon l’avocat des plaignants.

Deux cadres d’Helsinge ont été, selon une information de l’agence AP, arrêtés à Genève, où le cabinet a implanté une succursale en octobre dernier. Contacté par Le Temps, le Ministère public confirme «avoir ouvert une procédure pénale contre certains des animateurs d’une société de trading basée à Genève et soupçonnés de corruption d’agents publics étrangers et de blanchiment d’argent», avant de décliner tout autre commentaire en raison du suivi de la procédure. L’arrestation des deux hommes a été confirmée de source indépendante et bien informée.

Un «pillage» systématique, selon Caracas

PDVSA accuse les groupes de négoce internationaux, leurs banques et des agents et officiels vénézuéliens (parmi eux son vice-président) d’avoir «systématiquement pillé» ses ressources en mettant en place une trame visant à «fixer les prix, truquer les offres et éliminer la concurrence dans l’achat et la vente de brut», selon la plainte de 161 pages, que Le Temps a pu consulter. Et qui a été déposée la semaine dernière devant la Cour fédérale de Miami.

Les maisons de négoce Trafigura, Vitol et Glencore – disposant de sièges à Genève pour les deux premières ou à Baar (ZG) pour la dernière – sont citées dans la plainte comme «co-conspiratrices». Contactés, les trois groupes ont décliné toute question. Certains de leurs employés sont notamment accusés d’avoir reçu des récompenses en échange de leur «participation à cette trame lucrative et pour s’assurer leur silence», selon le même document.

Un «serveur clone» pour espionner PDVSA

Les accusations visent tout particulièrement Helsinge. Ce cabinet de conseil, devenu trader, est accusé d’avoir monnayé des informations confidentielles pour les revendre aux maisons de négoce de la place. Les deux fondateurs du cabinet, de nationalité vénézuélienne, sont également accusés d’avoir, avec l’aide de fonctionnaires corrompus, dupliqué le serveur interne de PDVSA afin d’obtenir des données confidentielles en temps réel, selon la plainte du groupe d’Etat.

Les deux cadres d’Helsinge, qui sont, selon nos informations, les deux coadministrateurs vénézuéliens de la société, ont été entendus par les autorités genevoises. L’un d’eux a été relâché immédiatement, l’autre est encore en prison, mais une audience doit déterminer aujourd’hui si la peine préventive est prolongée. Selon une source bien informée, ce dirigeant a coopéré et remis de «nombreux moyens de preuves».

Les faits reprochés par PDVSA courent entre 2004 et 2017. Soit depuis la fondation d’Helsinge au Panama. D’abord cabinet de conseil, les activités du groupe se sont progressivement développées sur une gamme de «services intégrés»: négoce de biens physiques, stockage, transport ou solutions financières, selon son site web, et s’est implanté à Miami et à Saint-Hélier, sur l’île de Jersey. En octobre 2017, Helsinge a créé une succursale à Genève qui a déjà changé d’adresse à deux reprises. C’est dans un premier temps chez BianchiSchwald qu’elle était domiciliée, un cabinet d’avocats genevois qui s’occupe aujourd’hui également d’assurer sa défense pénale.

Une «plainte fragile»?

Par le biais de son avocat Jean-Marc Carnicé, la société Helsinge affirme «contester toutes les accusations» et réaffirme la licéité de ses activités. L’ancien bâtonnier genevois dit également s’étonner que le Ministère public «agisse immédiatement et avec autant de sévérité». Avant de préciser: «Je me demande si toutes les précautions nécessaires ont été prises, compte tenu de la probable fragilité de la plainte.»

La demande de coopération émane de la justice vénézuélienne et, vu l’ampleur du dossier, «occupe beaucoup de gens au Ministère public genevois depuis quinze jours», selon une source bien informée.

L’affaire s’inscrit dans un contexte tumultueux, dans un Venezuela miné par la crise économique. En pleine campagne pour sa réélection, le gouvernement de Nicolas Maduro a lancé l'automne dernier un vaste programme anticorruption qui a notamment envoyé des dizaines d’employés de PDVSA en prison. L’opposition dénonce, elle, des règlements de compte politiques qui épargnent les personnes les plus proches du pouvoir. Bien malgré lui, le Ministère public du bout du lac se retrouve acteur dans ce contexte politique tendu.

Collaboration: Sylvain Besson

Correction: la plainte déposée par PDVSA aux Etats-Unis est au civil, et non au pénal comme indiqué dans une version précédente de l'article

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