Malgré la crise qui a secoué le Brésil, risquant d'annihiler les efforts du plus gros marché du sous-continent pour créer durablement une classe moyenne, les entreprises suisses continuent d'investir massivement dans ce pays. Dans quelques jours, le groupe lucernois Schindler devrait parachever son OPA amicale sur Elevadores Atlas SA, l'un des plus importants fabricants brésiliens d'ascenseurs et d'escaliers roulants, a précisé à Brasilia Mauro de Curtis, patron de Schindler (Brésil), au cours d'un échange de vues avec la délégation helvétique conduite par le conseiller fédéral Pascal Couchepin (lire Le Temps du lundi 5 juillet).

Le 24 mai dernier, Schindler avait annoncé le rachat de 63,6% du capital de Elevadores Atlas SA pour 427 millions de francs. Le solde devrait lui coûter 214 millions de francs. Avec un montant total de 641 millions de francs, cette opération représente l'une des plus importantes réalisées par un groupe suisse.

Restructuration bancaire

De son côté, le groupe Roche injecte 60 millions de dollars (environ 96 millions de francs) dans son site industriel de Rio de Janeiro (lire ci-dessous). Quant à Nestlé, elle a choisi le Brésil pour tester auprès des consommateurs sa nouvelle eau «Nestlé Pure Life», opération que la multinationale a déjà menée au Pakistan. Selon Ricardo Gonçalves, président de Nestlé (Brésil), les premières réactions des consommateurs sont positives. Le marché brésilien des eaux minérales devrait progresser dans les années qui viennent. En annonçant la semaine dernière leur intention de fusionner, les deux plus gros brasseurs du pays – Brahma et Antarctica – qui contrôleront si leur projet aboutit 71% du marché local de la bière, veulent rapidement se diversifier dans les eaux minérales. Présent industriellement au Brésil depuis 1921, Nestlé maintient dans ce pays 24 usines actives dans toutes ses lignes de produit. Avec un chiffre d'affaires 1998 de 4,3 milliards de francs (en baisse de 2,2% en francs, en hausse de 5,7% en reals), le Brésil est le cinquième plus gros marché de la firme de Vevey. En 1997, Nestlé a investi au Brésil 550 millions de dollars. Enfin, dans le secteur bancaire, Credit Suisse Group avait mis la main sur l'agressive Banco Garantia en juin dernier, signant, pour 675 millions de dollars (un bon milliard de francs), un nouvel épisode dans la vie agitée du secteur bancaire local. Le Brésil connaît actuellement un vaste mouvement de restructuration des banques, certaines ayant été touchées de plein fouet par la brutale hausse des taux et la dévaluation du real.

Les industriels montrent donc leur foi dans le pays. Le tableau de fond du Brésil est cependant loin d'être idyllique. La pauvreté et l'analphabétisme rongent toujours le pays, en particulier dans le Nordeste et d'autres régions défavorisées, oubliées par la vague de prospérité qui a submergé le sud et les grandes villes industrielles. Le Brésil reste confronté à de gigantesques défis dans le domaine de la protection de l'environnement. La déforestation crée de lourds dommages aux écosystèmes.

La criminalité reste un problème très aigu, le Brésil étant notamment touché par des trafics de drogue à vaste échelle. L'économie souterraine est importante et on estime généralement qu'avec les richesses liées au travail au noir, le pays passerait du 8e au 7e rang mondial, lui donnant théoriquement droit à figurer au sein du G7. Au Brésil, celui qui s'acquitte scrupuleusement de ses impôts est cependant parfois considéré comme un idiot, ce qui aggrave les problèmes budgétaires d'un Etat fortement endetté.

Problèmes politiques

Lors de l'entrevue avec la délégation, les patrons locaux des filiales helvétiques ont aussi énuméré une série de problèmes de nature essentiellement politique. Le directeur d'une entreprise de construction dominée par le milliardaire Stephan Schmidheiny s'est plaint de distorsion de concurrence, une ancienne entreprise d'Etat pratiquant impunément du dumping, ses liens privilégiés lui permettant de contrôler une bonne part du marché. La corruption, en diminution, demeure un problème. Plusieurs industriels ont évoqué le «coût Brésil» représenté par toute une série de taxes qui alourdissent les charges des entreprises. «Je ne connais aucun autre pays au monde qui maintienne une taxe à la production», a illustré Günter Martin, PDG de Clariant (Brésil), implanté sur place depuis près de cinquante ans. Le dirigeant du groupe chimique a aussi noté que les Américains lui semblent plus dynamiques que les Européens.

Membre de la direction générale de Nestlé, en charge des deux Amériques, Carlos Represas s'est étonné que les exportations brésiliennes ne flambent pas malgré la dévaluation du real. Quant à Otto Kneubuhler, patron de Novartis (Brésil), il a déploré la hauteur des taux d'intérêt tout en soulignant l'excellente productivité du salarié brésilien «qui sait se montrer flexible, créatif et loyal».

Malgré ces bémols, les industriels suisses restent confiants. Le PDG local de Schindler a noté que «le redressement de l'économie intervient beaucoup plus rapidement que prévu», et un industriel de la céramique a indiqué que les entrées de commandes étaient en hausse après un mauvais premier trimestre 1999.

Tant Otto Kneubuhler (Novartis) que Ricardo Gonçalves (Nestlé) ont fait part d'observations de nature plus psychologique. Le premier a estimé que «le Brésil est meilleur que l'image qu'il en donne» et le second pense que les Brésiliens ont tendance à considérer leur pays comme suffisamment puissant et incontournable pour qu'ils dorment en paix.