Matières premières

Deux géants suisses s’affrontent dans la bataille du cobalt

Indispensable aux smartphones, voitures électriques et batteries, le métal bleuté est la clé de l’après-pétrole. Les traders helvétiques Glencore et Trafigura s’opposent sur la bonne façon de l’exploiter. Enquête sur un bras de fer qui s’étend du Congo au Léman

On en trouve une cuillère à thé dans votre smartphone. Et deux seaux dans les Tesla, les luxueuses limousines électriques d’Elon Musk. Le cobalt, qui permet aux batteries de stocker l’énergie sans surchauffer, est au cœur de la révolution technologique qui doit nous délivrer du pétrole.

De 2016 à 2018, le prix de ce métal bleuté a plus que quadruplé. Il vaut aujourd’hui quelque 62 000 dollars la tonne. Parmi les entreprises qui dominent ce marché stratégique, les suisses Glencore et Trafigura se livrent un bras de fer aux dimensions planétaires – des terres écorchées du sud du Congo aux bureaux feutrés d’enceintes comme le World Economic Forum à Cologny.

Il faut dire que l’enjeu est de taille. En 2030, la demande de cobalt émanant des seuls véhicules électriques aura dépassé le niveau total de production actuel, environ 120 000 tonnes. La Banque mondiale a calculé que pour limiter le réchauffement climatique à 2°, en passant massivement aux voitures électriques et aux énergies renouvelables, la production de cobalt devrait augmenter de… 1200%.

La ruée des «creuseurs»

Comment faire? La réponse se trouve au sud de la République démocratique du Congo (RDC), qui produit aujourd’hui deux tiers du cobalt mondial, une part qui devrait passer à 75% en 2022, selon un rapport de Trafigura.

Dans cette région, la flambée des prix a provoqué une ruée vers le cobalt: 110 000 à 200 000 mineurs artisanaux, selon les sources, gratteraient la croûte terrestre à la recherche du précieux minerai. Ces «creuseurs» fourniraient de 20 à 40% du cobalt produit en RDC, selon Trafigura. Sans ce minerai extrait dans des conditions parfois dangereuses – tunnels mal aérés, travail harassant, mineurs engloutis par les effondrements –, le monde risquerait la pénurie.

D’où la question existentielle que se posent tous les producteurs de cobalt: peut-on travailler avec ces mineurs artisanaux, et à quelles conditions?

Pour Glencore, la réponse est simple: c’est non, en aucun cas. «Beaucoup de mines artisanales sont illégales et ne paient pas d’impôts, elles ne sont pas sûres, elles polluent et elles emploient des enfants», résumait cet été un porte-parole de l’entreprise zougoise.

Glencore serait très heureux si Traf n’était plus là

Premier producteur et fournisseur mondial de cobalt, Glencore a investi des milliards en RDC dans des mines-usines géantes, Mutanda (MuMi) et Katanga (KCC). En 2018, elles devraient extraire 39 000 tonnes de cobalt, près du tiers de la production mondiale.

La traçabilité, enjeu colossal

Avec ses installations ultramodernes, le colosse zougois pense avoir trouvé la parade contre un fléau qui empoisonne la filière du cobalt: le travail des enfants. En 2016, un rapport d’Amnesty International dénonçait le risque que «du cobalt issu de mines artisanales employant des enfants dans des conditions dangereuses» se retrouve dans les batteries utilisées par Apple, VW, Mercedes, Microsoft, Samsung ou Sony, entre autres.

Ce rapport a créé un choc. L’enjeu de la traçabilité du cobalt est colossal, car les grands fabricants automobiles ou électroniques ont besoin de minerai certifié «propre». Glencore en fait un argument de vente: «Nous extrayons la ressource industriellement et n’achetons ni ne traitons de matière issue de l’industrie artisanale», affirme une source proche de l’entreprise. Ce qui garantit selon elle un cobalt 100% irréprochable.

A l’inverse, le minerai provenant de mines artisanales est forcément contaminé par le travail des enfants, à un stade ou un autre de la chaîne, assène-t-on du côté de Zoug.

La critique vise l’un des principaux rivaux de Glencore, le Genevois Trafigura ou «Traf» pour les initiés. «Glencore serait très heureux si Traf n’était plus là», résume un proche du groupe genevois, qui voit dans la multinationale de Zoug «un monopoliste qui veut confisquer le marché du cobalt à son profit».

Un pari inédit

Présent dans le cobalt depuis deux ans, Trafigura serait aujourd’hui le premier négociant du précieux métal. Et contrairement à Glencore, la société genevoise fait le pari de s’approvisionner auprès de mineurs artisanaux. Au printemps dernier, la firme genevoise a signé un contrat d’approvisionnement de trois ans auprès de Chemaf, un groupe minier de RDC possédé par l’indo-émirati Shalina Group.

Son principal site de production, Mutoshi, doit devenir une méga-usine capable de fournir des milliers de tonnes de cobalt par an. Mais pour l’instant, c’est une immense concession de 120 km² où s’activent quelque 5000 «creuseurs».

Sur ce site, Trafigura mène un programme pilote d’une ampleur inédite pour encadrer et régulariser l’activité artisanale. La concession est clôturée par d’immenses barrières électrifiées. Les mineurs doivent s’identifier à l’entrée pour s’assurer qu’ils ont au moins 18 ans et ne sont pas alcoolisés. Des routes sont aménagées pour éviter les accidents entre piétons et véhicules. Une coopérative locale s’assure que les mineurs sont sensibilisés aux questions de sécurité et reçoivent le matériel adéquat, casques et bottes notamment.

Pour les populations, l’activité artisanale est une question de survie. L’abandonner complètement serait irresponsable

Tyler Gillard et Louis Maréchal, experts de l’OCDE

«Le progrès sur ce site est très rapide, même s’il y a encore du travail à faire», assure Andrew Britton de Kumi, un consultant employé par Trafigura pour surveiller les conditions de travail à Mutoshi.

De basique à parfait

Pourtant, il y a quelques jours, un article du Wall Street Journal donnait une image modérément flatteuse des conditions régnant sur place au printemps dernier. Certains travailleurs sans casque ni chaussures grattaient la terre à mains nues ou transportaient de lourds sacs de cobalt sur des bicyclettes antédiluviennes. Etrangement désinvolte, le patron de Chemaf, Shiraz Virji, se vantait de s’être acheté une Rolls-Royce grâce à la flambée des prix du cobalt.

Mais selon Karen Hayes de l’ONG PACT, qui conduit des inspections sur place, les conditions se sont beaucoup améliorées depuis. «On ne peut pas passer de très basique à parfait en quelques mois, explique-t-elle. Aujourd’hui, les gens sont enregistrés, contrôlés, et on fait des tunnels aussi peu profonds que possible. C’est déjà énorme et c’était très dur d’arriver là.»

Pour Trafigura, l’extraction artisanale bien encadrée est un moyen simple et rapide d’augmenter la production mondiale de cobalt. Sans investir des milliards dans de nouvelles mines industrielles, dont la mise en service peut prendre des années. Et grâce aux prix élevés, les creuseurs eux-mêmes peuvent bien gagner leur vie: «Plusieurs centaines de dollars par semaine, c’est beaucoup d’argent pour la région», avance Andrew Britton de Kumi Consulting.

Glencore affirme au contraire que le meilleur moyen d'assurer le développement en RDC est de détourner la population des mines artisanales. Le groupe promeut des activités alternatives (apiculture, charpenterie) et incite les enfants à aller à l'école, plutôt qu'à la mine, lors de camps d'été qui offrent des repas gratuits.

La divergence entre les approches opposées de Glencore et Trafigura a éclaté au grand jour en avril, lors d’une conférence de l’OCDE, à Paris, sur l’approvisionnement «responsable» en minerai. Un jour avant la réunion, Glencore a publié un communiqué condamnant les mines artisanales et s’inquiétant des efforts pour les légitimer. Puis, durant la conférence, une représentante de Glencore a pris la parole pour réaffirmer l’opposition de principe du groupe à toute extraction artisanale.

Silence de plomb

Cette intervention a été accueillie par un silence de plomb, selon plusieurs participants. «C’était très étrange, on ne comprend pas pourquoi Glencore a fait ce discours. Ils ne se sont pas fait d’amis», indique une personne présente. Loin d’obtenir un soutien, Glencore s’est retrouvé isolé, dans un auditoire largement acquis à l’inclusion des mines artisanales dans les filières légitimes de production du cobalt.

Sans prendre position sur les rivalités entre producteurs, l’OCDE se situe en gros sur la même ligne que Trafigura. «La mine artisanale est un secteur risqué, donc nous soutenons sa formalisation, expliquent Tyler Gillard et Louis Maréchal, spécialiste du secteur de l’or et des métaux à l’OCDE. Pour les populations, cette activité est une question de survie. L’abandonner complètement serait irresponsable.» De grandes compagnies comme Samsung ou Apple partagent cette position, avec quelques nuances.

La bataille d’influence entre pro- et anti-artisanaux se joue dans d’autres enceintes. Comme le World Economic Forum, basé à Cologny. En septembre 2017, il a lancé une Alliance mondiale des batteries dont Trafigura est membre, mais pas Glencore. Sans surprise, elle «reconnaît l’importance actuelle de l’extraction artisanale pour les vies» des communautés, indique Micol Lucchi, un porte-parole du WEF.

Il précise que l’Alliance invite d’autres acteurs importants du secteur à la rejoindre. Mais pour l’instant, Glencore a misé sur une association industrielle plus classique, le Cobalt Institute.

Extraction sauvage

Ces joutes diplomatiques ne doivent pas faire oublier le problème central. Hors des mines et concessions contrôlées par les grands groupes comme Glencore ou Trafigura, l’extraction sauvage de cobalt bat son plein dans toute la copperbelt, cette ceinture cuprifère qui va de la Zambie à l'Angola en passant par le sud de la RDC. A Kolwezi, des milliers de mineurs artisanaux ont surgi de nulle part et rasé un quartier entier de la ville à la recherche de minerai. La légende veut que le gisement ait été découvert par hasard, quand un habitant a creusé des toilettes de fortune derrière sa maison.

Ce cobalt extrait sans aucun contrôle alimente ensuite, via des grossistes, des fonderies chinoises qui le réinjectent sur le marché mondial. Quelque 80% du cobalt mondial est raffiné en Chine.

Pour les producteurs, la tentation est forte de mélanger le cobalt illégal – moins cher parce que extrait sans mesures de sécurité, sans machines, à la force du poignet – à la production des mines ou des concessions artisanales «formelles». Un point que Glencore ne se prive pas de souligner. Et que confirme un Genevois qui connaît bien le secteur: «C’est une question économique. Si le minerai me coûte 100 dans ma mine et 70 à l’extérieur, je gagne 30!» En dissimulant le cobalt illégal dans une production soi-disant légale.

Malgré tous les efforts de traçabilité déployés par les grands du secteur, la réalité est là. «Aujourd’hui, on ne peut pas avoir la certitude à 100% qu’il n’y a pas de cobalt illégal dans un smartphone, expliquent les experts de l’OCDE Tyler Gillard et Louis Maréchal. Il y a des risques sur la route d’approvisionnement, dans le transport. Il y a toujours un marché ouvert pour le cobalt illégal.»

Pour l’instant, c’est le prix à payer pour réaliser le rêve d’un monde sans carbone.

Collaboration: Maxence Cuénot; Infographies: Florent Collioud

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