D’ordinaire, la 167e année d’une marque horlogère ne fait pas date. Néanmoins, pour l’entreprise locloise Tissot, 2020 marquera un virage historique. L’entreprise en mains du groupe Swatch n’a pas seulement un nouveau directeur général – qui succède à François Thiébaud, en poste depuis vingt-quatre ans – mais lancera également, le 10 septembre, la plus sérieuse riposte suisse à la déferlante de montres connectées étrangères.

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Le nouveau numéro 1 Sylvain Dolla, ancien patron de Hamilton (groupe Swatch également), arrive en terrain connu. «Chez Hamilton, quand on avait un problème complexe à résoudre, on n’hésitait pas à solliciter Tissot», dit-il aujourd’hui. Ces dernières années, le Français d’origine naturalisé suisse a par ailleurs passé pas mal de temps en dehors de Hamilton à travailler sur la future Tissot connectée.

Bien accueilli par le microcosme loclois début juillet – nous avons cherché un seul employé de Tissot qui n’aurait pas vu ce transfuge d’un bon œil, en vain –, Sylvain Dolla n’a pas provoqué de secousses à son arrivée. «Si j’ai appris une chose en dix-sept ans d’horlogerie, c’est qu’il faut faire des évolutions et pas des révolutions. Je n’ai par exemple arrêté aucun projet de Tissot et remplacé aucun membre de la direction.»

E-commerce, numérisation et… montre connectée

Ses priorités? L’e-commerce, par exemple. Pour l’heure, les Tissot sont vendues dans quelque 13 000 points de vente dans le monde (208 boutiques en propre, le reste en franchisé ou en détaillants multimarques) et les proportions de montres vendues via internet varient selon les pays: 15% en Chine, 20% aux Etats-Unis mais seulement 2% en Suisse. La numérisation de l’entreprise (cartes de garanties, CRM, etc.) est également un dossier important pour Sylvain Dolla mais, sans nul doute, sa réelle épreuve du feu se jouera sur le lancement, imminent, de la T-Touch connectée.

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Cette montre (35 brevets et 35 millions de francs d’investissement sur six ans) sera le premier modèle connecté lancé par Swatch Group. Vu la puissance de feu que le groupe biennois peut développer via ses filiales (les batteries de Renata ou les puces électroniques d’EM Marin par exemple), c’est peu dire que les attentes qui pèsent sur cette petite dernière sont nombreuses. Depuis le lancement de l’Apple Watch en 2015, qui est allé de pair avec un déclin continu des volumes de l’industrie horlogère suisse dans l’entrée et le milieu de gamme (où se trouve Tissot), Swatch Group a annoncé à de multiples reprises la sortie de cette montre.

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Promesses tenues

Le Temps l’a portée durant deux semaines. Elle remplit ses promesses qui sont celles d’une montre connectée et pas d’une smartwatch. En clair, inutile de la comparer à une Apple Watch car Tissot a délibérément choisi une voie différente. Impossible de téléphoner avec, de lui dicter un SMS, d’afficher la photo de son chérubin comme cadran ou, pour l’heure, de l’utiliser comme moyen de paiement. Cette nouvelle Tissot est une montre à aiguilles qui, en plus, affiche les notifications de votre smartphone sur un gros tiers du cadran. C’est tout. Chez Tissot, on disait en interne que «le téléphone, c’était James Bond alors que la montre devait être Moneypenny, une super-assistante». Chez Apple, depuis la version 3 de l’Apple Watch, la montre ambitionne d’acquérir elle-même le statut d’agent secret.

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Avec ses 47 mm (une pièce de 5 francs en fait 37), cette T-Touch apparaît de prime abord très imposante mais se révèle tout à fait portable. La réactivité de son écran tactile, la longévité de la batterie (en deux semaines, elle n’a pas perdu une once d’énergie puisqu’elle se recharge grâce à son cadran solaire et qu’elle s’articule autour de l’ultra-basse consommation) et la luminosité de l’écran numérique (très facile de lire ses messages sur la montre, même en plein soleil) ont été particulièrement appréciées. La suissitude du produit (jusqu’au logiciel, co-conçu par le CSEM à Neuchâtel) est aussi un atout.

Technologie Bluetooth capricieuse

Nous avons eu en revanche dû composer avec quelques problèmes de déconnexion montre-téléphone (le Bluetooth est une technologie capricieuse) mais la marque assure que cela est dû au fait que nous utilisions une version bêta. Un regret encore sur l’impossibilité d’effectuer les paiements (que le groupe maîtrise pourtant via SwatchPay) et l’absence de GPS – deux éléments qui pourraient arriver dans de prochaines versions. Plus généralement, il y manque peut-être également une «Killer App» qui rendra la montre indispensable par rapport à ses concurrentes.

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Le prix (dès 995 francs) est plus élevé que les modèles connectés habituels mais reste dans la fourchette des précédentes générations de T-Touch. Et la montre ne sortira d’abord qu’en Suisse. «Nous voulons étudier de près tous les retours clients que nous aurons et ne pas commettre les erreurs des autres marques qui distribuent un produit aussi complexe sans un suivi minutieux», affirme Sylvain Dolla.

Cette montre et ce nouveau directeur donneront-ils un nouveau souffle à Tissot? Certains analystes affirment que c’est la marque la plus touchée par les smartwatches et que ses volumes (qui ont grimpé jusqu’à 4 millions de pièces écoulées par année) seraient en chute libre. Sylvain Dolla réfute ces affirmations: «Je vois tous les jours nos chiffres de vente. L’érosion n’est pas là. Nous sommes encore loin, loin du potentiel de Tissot et nous avons des réserves de croissance énormes. Je pense que ce bâtiment loclois (qui abrite 300 employés) ne suffira plus dans dix ans.»

Y aura-t-il une grande inauguration à célébrer pour le 177e anniversaire de la marque?