Deux rois du pétrole lémanique accusés d’avoir détourné 287 millions de dollars

Matières premières L’actionnaire du groupe de négoce Arcadia attaque ses anciens directeurs

Il dénonce une fraude colossale. Emoi dans le monde du trading

Personne ne peut échapper aux foudres de la justice anglaise. Pas même les résidents suisses. Les anciens numéros 1 et 2 du groupe de négoce pétrolier Arcadia Petroleum l’ont compris ce printemps. En février dernier, ils ont été attaqués en justice à Londres par l’actionnaire de l’entreprise John Fredriksen par l’intermédiaire des sociétés qu’il contrôle. Ce magnat du shipping, connu comme étant l’un des hommes les plus riches de Norvège, les accuse d’avoir fait atterrir 287 millions de dollars (282 millions de francs) sur leurs propres comptes aux dépens d’Arcadia, selon une décision de la justice anglaise révélée par Bloomberg en avril et consultée par Le Temps.

Habitant en Suisse, les deux directeurs estimaient que les Anglais n’avaient pas autorité pour geler certains de leurs actifs et juger cette affaire. Ils ont perdu, mais ont fait appel; une nouvelle décision est attendue en mai prochain.

Les deux accusés – qui n’ont pas répondu à nos multiples appels – possèdent de vastes demeures campagnardes à Gingins (VD) et à Denens (VD), avec une vue dominant le lac Léman. Ils jouissent chacun d’une piscine mais seul l’un d’entre eux a opté pour le court de tennis. Leurs noms figurent toujours sur les boîtes aux lettres et, selon différentes personnes qui les fréquentent, ils vivent toujours dans la région. Dans le microcosme pétrolier romand, leur conflit avec leur ancien patron fait beaucoup de bruit, car Arcadia est un acteur de premier plan qui jouissait d’une bonne réputation.

Contacté, l’avocat londonien des deux anciens dirigeants fait remarquer que l’on ne parle pour l’heure que d’un problème de juridiction et pas encore du fond de l’affaire. «La Haute Cour a en effet accepté qu’une partie des requêtes soient présentées en Grande-Bretagne, mais a également précisé qu’une partie de la procédure devrait se faire en Suisse», souligne Ted Greeno, du grand cabinet d’affaires Quinn Emanuel. En ajoutant qu’à sa connaissance, «aucune démarche n’avait pour l’heure été entreprise en Suisse». Quant au fond de l’histoire, même si une ligne de défense n’a pas encore été formellement mise en place, les accusations d’Arcadia «sont vivement réfutées et seront vigoureusement combattues» par les accusés, prévient Ted Greeno.

Les accusations? Représenté par ses différentes sociétés, «Big Wolf» – le «Grand Loup», comme on surnomme John Fredriksen dans l’industrie – reproche à ses deux anciens employés d’avoir monté une fraude «substantielle» durant l’époque où ils pilotaient l’entreprise. Selon la décision de la Haute Cour anglaise, les accusés auraient «inséré» des sociétés-écrans «dans la chaîne de transactions entre le groupe Arcadia et ses acheteurs et/ou ses vendeurs». Objectif: «Dépouiller ou détourner les profits» réalisés par les transactions, en en faisant porter les coûts (d’assurance ou de transport) par le groupe Arcadia. Les sociétés utilisées pour siphonner les bénéfices de la société «étaient conçues pour apparaître aux yeux du monde extérieur comme si ­elles faisaient partie du groupe Arcadia», grâce à des noms similaires comme «Arcadia Lebanon» ou «Arcadia Mauritius». Une fraude «hautement efficace», accusent les plaignants.

Selon la Haute Cour, les deux résidents vaudois, qui étaient respectivement directeur général de la société et directeur financier, sont «au cœur de la fraude». Tous deux ont quitté Arcadia en 2013 «après que des questions ont été soulevées concernant leurs activités». Le montant perdu dans l’opération est encore en cours d’évaluation, mais il devrait excéder 286,85 millions de dollars.

Parmi les autres accusés figure l’ancien président de deux entités basées à Lausanne, Arcadia Carbon et Arcadia Energy (Suisse), qui officiait comme secrétaire général du groupe. Ni Arcadia Petroleum ni ses avocats n’ont désiré répondre à nos questions.

Fondée en 1998 par un groupe japonais, Arcadia Petroleum a longtemps été l’un des plus grands acheteurs de pétrole nigérian, expliquait l’agence Reuters en 2013. Selon son site internet, la société de négoce est aujourd’hui présente en Australie, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Jusqu’en 2013, Arcadia possédait également des antennes en Suisse et à Singapour. Elle a été rachetée en 2006 par Farahead Holdings, société chypriote en mains de John Fredriksen.

La fortune personnelle du «Big Wolf» est estimée par Forbes à 9,8 milliards de dollars. Selon les observateurs, John Fredriksen ne se bat pas pour l’argent, mais pour une «question de principe»: «Il se sent trahi par [son ancien directeur], en qui il avait placé toute sa confiance», estime un connaisseur du dossier.

«Il y avait des arrangements internes entre l’actionnaire et les directeurs, qui semblent avoir pris une mauvaise tournure, commente une source pétrolière genevoise qui connaît les deux principaux accusés. La confiance de l’actionnaire s’est effondrée, parce qu’il avait le sentiment que les directeurs n’avaient pas été transparents avec les actifs du groupe.»

Cette affaire risque de faire date dans l’industrie du négoce. Car c’est peut-être la première fois qu’un propriétaire attaque ses anciens dirigeants. Traditionnellement, les actionnaires des sociétés pétrolières sont aussi les directeurs de l’entité. Et peuvent ainsi se répartir les profits à leur guise.

Aujourd’hui, les «années folles» (2000-2012) du trading pétrolier sont passées, commente un expert en risques. «Les prix du pétrole sont bas, les actionnaires se plaignent de ne plus recevoir assez d’argent et les cadres ne peuvent plus se servir comme avant. Des affaires comme celle d’Arcadia pourraient se multiplier.»

«Les arrangements internes entre l’actionnaire et ses directeurs semblent avoir mal tourné»