L’invité

Les deux seules choses qui intéressent les sociétés numériques chinoises

Didi Chuxing, l’Uber chinois, Alibaba, Tencent, Baidu: la croissance numérique chinoise est impressionnante, mais elle n’est pas durable sans une intervention gouvernementale

Un récent voyage en Chine m’a permis de constater les effets de la transformation numérique et de ses tendances dans ce pays. Mon préjugé était que des différences fondamentales existaient dans le monde du numérique entre la Chine et l’Occident. J’avais raison.

Après m’être rendu auprès de grandes entreprises telles que Didi Chuxing (le concurrent chinois d’Uber), mais aussi de sociétés de taille moyenne et de Start-up, je me suis aperçu que deux choses seulement étaient importantes aux yeux des dirigeants chinois dans le domaine du numérique: la dimension et la vitesse. Tout le reste est secondaire.

En comparant le jeu chinois de Go et les jeux complexes européens tels que les échecs, le Go est une guerre directe de prise de territoire. C’est le joueur qui contrôle la majorité du terrain qui gagne. D’où l’analogie avec le paysage numérique chinois actuel.

Sacrifier les ventes et le bénéfice?

En Chine, si la taille et la vitesse sont essentielles, de nombreux aspects sont sacrifiés dans les affaires tels les ventes, le bénéfice et la rigueur opérationnelle. L’argent facile, la croissance organique massive et les politiques gouvernementales laxistes cachent une multitude de péchés opérationnels.

Ces défauts ne sont pas l’apanage des seules entreprises chinoises: de nombreuses licornes occidentales (les sociétés en mains privées valorisées à plus de 1 milliard de dollars) suivent une stratégie similaire: d’abord la taille, ensuite, le chiffre d’affaires et le bénéfice. Facebook et Google ont démontré de manière spectaculaire la réussite d’une telle approche. Encore qu’elles fassent figure d’exceptions. Si des sociétés telles que Snapchat, Twitter et LinkedIn ont connu la croissance, elles luttent toujours pour se construire une solide base d’affaires. D’autres disparaîtront, si ce n’est pas déjà fait.

En effet, l’échec est ancré dans l’esprit des sociétés numériques occidentales. Beaucoup se souviennent de la bulle dot.com de la fin des années quatre-vingt-dix et de son éclatement consécutif. Et même s’ils l’ont déjà oubliée, ce n’est pas le cas de la crise financière de 2007-2009. Les investisseurs occidentaux en technologie commencent (Dieu merci) à considérer plus sérieusement l’aspect de développement durable des modèles d’affaires.

Aucune bulle n’a éclaté en Chine

Par contraste, les sociétés chinoises ne connaissent que croissance et réussite. Aucune bulle n’y a éclaté, aucune crise financière ne les a frappées. La croissance chinoise s’est maintenue. Les entreprises chinoises n’ont pas peur de la crise, parce qu’elles n’en ont jamais subi. C’est une excellente nouvelle pour l’innovation, même si elle peut déboucher sur de la témérité économique.

Les modèles ne sont d’aucun secours, les géants numériques sont vénérés. C’est le cas d’Alibaba et de son fondateur Jack Ma, à Hangzhou – ville qui arrive juste derrière Shanghai, Pékin et Shenzhen dans la hiérarchie urbaine chinoise.

Alibaba est impressionnant, c’est vrai. Il intègre à la fois vitesse et taille auxquelles aspirent les entreprises chinoises. Il s’est développé en fournissant d’excellents services gratuits. Il a vaincu eBay en Chine en ne facturant rien aux acheteurs et rien aux vendeurs de sa place de marché Taobao. Il est difficile de lutter contre des services gratuits. Toutefois, Alibaba ne dégage que peu de chiffre d’affaires (3,7 milliards de dollars au cours du dernier trimestre contre 29 pour Amazon et 18 pour Google) au regard des volumes bruts de marchandises et de services vendus sur ses différentes places de marché (113 milliards).

Alibaba, Tencent et Baidu (les géants chinois numériques) gagnent au jeu de Go en Chine. Leur réussite provient de minuscules marges sur de grandes quantités de transactions ou de leur capacité à faire subventionner des services gratuits dans un secteur par des services payants dans d’autres. Les consommateurs chinois s’habituant à de très faibles prix, à des services gratuits et à d’importantes remises, cela prévient toute concurrence.

Cette situation peut-elle durer? J’avais escompté une correction sur les marchés numériques occidentaux et elle risque de se produire en Chine. Toutefois, il existe une différence fondamentale. Le gouvernement chinois injecte sans hésitation de l’argent dans le secteur commercial. On m’a cité des agences gouvernementales locales, régionales et nationales qui subventionnent la main-d’œuvre, les loyers et accordent des prêts à taux réduits. Très peu des sociétés gagnent de l’argent. Certaines furent mêmes gênées par cette question! Aussi longtemps que le gouvernement actionnera la pompe, tout ira pour le mieux.

Une attitude cavalière envers le commerce, combinée à des incitations attrayantes et à une approche laxiste des fondamentaux, représente un mélange détonant. L’histoire de la croissance numérique chinoise est impressionnante, certes, mais elle n’est pas durable sans une intervention gouvernementale généreuse et persistante.


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