Justice

Devant les juges, la patronne du FMI plaide sa propre cause

Le procès de Christine Lagarde dans l’affaire de l’arbitrage Tapie a ouvert ce lundi à Paris. Avocate, la directrice du Fonds Monétaire International a d’emblée nié toute «négligence»

Christine Lagarde sortira-t-elle blanchie de sa plongée dans les draps sales de la République Française? En ouverture de son procès devant la cour de justice de la République – habilitée à juger les ministres français accusés d’avoir commis des délits commis durant l’exercice de leur mandat – la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) est redevenue l’avocate pugnace qu’elle fut durant plus de vingt ans au sein du cabinet international Baker & McKenzie.

Accusée de «négligence» dans l’affaire de l’arbitrage qui permit à l’homme d’affaires Bernard Tapie d’empocher 400 millions d’euros en juillet 2008 (transaction annulée en 2015 par la justice), l’ancienne ministre de l’Economie (2007-2011) sous le quinquennat Sarkozy a d’emblée nié en bloc. Non, elle n’a pas laissé l’Etat se faire dépouiller et verser des dédommagements indus à Bernard Tapie, qui prétend avoir été mis en faillite en 1993 par le Crédit Lyonnais. Lequel a ensuite mis la main sur la firme sportive Adidas qu’il possédait alors, pour la revendre avec une confortable plus-value au magnat Robert Louis Dreyfus basé en Suisse.

«Ai-je été abusée? Avons-nous été plusieurs à être abusés? Si oui, par qui? Nous le saurons peut-être un jour, moi je souhaite le savoir. Ai-je été négligente? Non.» a-t-elle asséné devant ce tribunal spécial composé de trois magistrats de la Cour de cassation et de six parlementaires (trois députés, trois sénateurs) qui siègent jusqu’au 20 décembre. La patronne du FMI – élue en 2011 à la suite de la démission de Dominique Strauss-Kahn et réélue pour cinq ans en février dernier – risque, si elle est reconnue coupable, jusqu’à un an de prison et 15 000 euros d’amende.

Nombreuses ramifications

La manière dont Christine Lagarde a entamé son procès est révélatrice du contexte. Entrée en politique en 2005 en France après une longue carrière d’avocate aux Etats Unis qui la conduisit à diriger Baker & McKenzie à partir de 2004, cette avocate d’affaires s’est retrouvée plongée à partir de 2007 dans les méandres d’une affaire politico-judiciaire dont les ramifications remontent très loin, et dont les deux acteurs principaux sont Bernard Tapie et… Nicolas Sarkozy.

Le premier, entrepreneur passé par la case prison pour truquage de matchs de football après avoir été un éphémère ministre de la Ville sous François Mitterrand (1992-1993) hante depuis trente ans la politique hexagonale. Il fut utilisé par Mitterrand pour «tuer» politiquement Michel Rocard avec sa liste «Energie radicale» aux élections européennes de 1994 (12% contre 14% pour celle du PS conduite par Michel Rocard, alors premier secrétaire). Il s’implanta ensuite à Marseille via la prise de contrôle de l’OM, son club de foot. Il s’est ensuite politiquement rapproché de Nicolas Sarkozy, qu’il visitait régulièrement à l’Elysée durant son quinquennat entre 2007 et 2012.

L’ancien Chef de l’Etat, qui bénéficie de l’immunité pour des faits commis durant sa présidence, est le second personnage de ce procès. A-t-il, comme l’enquête des juges d’instruction le laisse penser, pesé pour une indemnisation de Bernard Tapie et fait en sorte que sa nouvelle ministre de l’Economie Christine Lagarde (elle avait été nommée à ce poste en juin 2007, après l’agriculture et le commerce extérieur) approuve sans ciller? Dernier personnage de ce procès: le Crédit Lyonnais, devenu LCL en 2005. Nationalisé en 1982 par la gauche, puis privatisée en 1999, le «Lyonnais» fut la banque de toutes les folies financières dans les années 1980, avant que ne soit nommé à sa tête Jean Peyrelevade (1993-2003), dont l’inimitié avec Bernard Tapie est légendaire.

La Cour de justice de la République, qui doit auditionner plusieurs anciens subordonnés de Christine Lagarde (dont l’actuel patron d’Orange Stéphane Richard, qui fut son directeur de cabinet, poursuivi au pénal), devra donc démêler l’écheveau d’une véritable affaire d’Etat. Une affaire dont la directrice générale du FMI, quelles que furent ses décisions, s’est à l’évidence retrouvée otage.

Publicité