C’est le conseil que Falstaff donne au roi Henri IV dans la pièce du même nom de Shakespeare. Les voyages de vacances sont l’occasion d’apprendre à connaître la façon dont les autres vivent et pensent. Pour diriger une nation ou une entreprise, il faut comprendre les préoccupations personnelles et émotionnelles des autres. C’est une des premières leçons du leadership et c’est aussi celle qui est le plus souvent oubliée.

Leo Varadkar est à 38 ans le plus jeune premier ministre d’Irlande. Il est d’origine indienne et est ouvertement homosexuel. Dans une société aussi homogène et conservatrice que celle de ce pays, un tel bouleversement politique aurait été impensable il y a 10 ans. Son élection, il la doit à une campagne basée sur les préoccupations personnelles des Irlandais et non sur des chiffres et des statistiques. Par exemple: «Est-ce que vous connaissez quelqu’un d’orientation sexuelle ou d’une ethnie différente dans votre entourage? Ne mérite-t-il pas un traitement égal dans la société?» Dans ses discours, Leo Varadkar a même parfois utilisé la langue celte. La moitié des gens probablement n’ont pas compris, mais il était entré dans leur monde.

La colère des communautés blanches défavorisées

Il en est de même pour la campagne de Donald Trump. Il a réveillé la colère des communautés blanches défavorisées, qui pensaient que leurs problèmes venaient de la globalisation. Sa campagne était émotionnelle, il était l’un des leurs. Pendant ce temps-là, Hillary Clinton répondait avec des statistiques économiques. En Grande-Bretagne, ceux qui étaient en faveur du maintien dans l’Union européenne ont fait la même erreur. Ils ont répliqué aux brexiters avec de grandes idées politiques. Il aurait été beaucoup plus efficace de parler de la vie de ceux qui travaillent ou voyagent dans plusieurs pays européens et qui ne veulent pas être séparés de leur famille.

Les gens ne sont pas intéressés par les statistiques économiques, les déficits budgétaires ou l’endettement du pays. Cela ne veut rien dire dans leur quotidien. Aux Etats-Unis, l’étude ANES (American National Election Study) réalisée par les universités Stanford et du Michigan a mis en évidence que 94% de ceux qui ont voté Donald Trump et 90% de ceux qui ont voté Hillary Clinton ne sont jamais allés à un meeting politique. Tout au plus 20% de la population américaine semble-t-elle s’intéresser à la politique et à ses enjeux. 15% de ceux qui ont voté Donald Trump pensent que les démocrates sont plus conservateurs que les républicains…

Une raison d’être pour les autres

Les chefs d’entreprise font face au même problème. Ils doivent réaliser que ce qui les préoccupe n’est pas nécessairement une source de motivation pour leurs collaborateurs. Augmenter la rentabilité de l’entreprise, réduire les coûts, améliorer les processus de fabrication, accroître la productivité sont rarement des domaines qui suscitent l’enthousiasme de ceux qui travaillent dans l’entreprise. Les collaborateurs sont beaucoup plus intéressés par leur propre vie et leur développement dans la société.

Dans son discours à l’Université d’Harvard le 25 mai dernier, Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, disait: «Il ne s’agit pas simplement de créer de nouveaux emplois mais de redonner du sens […]. Il ne suffit pas d’avoir votre propre raison d’être. Vous devez créer une raison d’être pour les autres.» La nouvelle génération, celle du millénaire, est particulièrement sensible à cela. Par-delà les résultats économiques, leur motivation vient aussi de la contribution de leur pays ou de leur entreprise au bien-être général.

Tous les leaders qui oublient d’entrer dans le monde des autres le paient par un isolement pathétique au sommet de leur pouvoir. Généralement ils ne survivent pas longtemps, car ils sont déconnectés des réalités émotionnelles de ceux qu’ils dirigent. Comme le disait le président Franklin Delano Roosevelt: «Il n’y a rien de pire que d’être un leader et de voir que, derrière, personne ne vous suit.»


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