Réchauffement

Devra-t-on choisir entre énergie nucléaire et CO2?

Régulièrement décrié pour son caractère peu écologique et dangereux, le nucléaire est cependant une des énergies les moins émettrices de CO2 d’après le GIEC. Ne pourrait-il pas représenter à court terme une solution face au réchauffement climatique?

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

Découvrez notre page spéciale d'articles et de vidéos sur le thème de la transition écologique.

Le nucléaire, sauveur du climat? Ce postulat semble contre-intuitif, tant l’atome paraît être à l’opposé de la cause environnementale. Pourtant, cette idée trouve de plus en plus de défenseurs. Aux Etats-Unis, Bill Gates s’est récemment fait l’avocat du nucléaire auprès du Congrès américain. En Suisse, c’est le conseiller national Hans-Ulrich Bigler, du PLR, qui en fait régulièrement l’éloge.

A lire aussi: Jean-Marc Jancovici: «La fête du pétrole ne va pas durer»

En France, Jean-Marc Jancovici est membre du Haut Conseil pour le climat mis en place par Emmanuel Macron. Interrogé par Le Temps en février dernier, il résumait ainsi sa position sur la situation: «Le nucléaire a mauvaise presse en Occident, même s’il est plus efficace que l’éolien et le solaire et fait moins de morts que les barrages hydroélectriques.»

Faible prix et faibles émissions de CO2

Selon le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dans une annexe de son rapport de 2014, le nucléaire est l’une des énergies les moins émettrices de CO2, avec 12 g/kWh en moyenne, à égalité avec l’éolien, contre 48 g/kWh pour le photovoltaïque. Le GIEC estimant qu’un quart du CO2 émis provient de la production d’électricité et de chaleur, c’est l’argument phare des pro-nucléaires.

Au niveau du prix, le nucléaire est le plus compétitif, avec un tarif entre 5 et 12 ct/kWh d’après l’Institut Paul Scherrer, mandaté par l’Office fédéral de l’énergie (OFEN). Seules les grandes installations photovoltaïques pourraient venir lui faire concurrence à l’horizon 2035.

A lire aussi: L’idylle de la Chine avec le nucléaire

Evidemment, cette thèse est loin de faire l’unanimité. En 2018, Greenpeace proposait un classement des énergies et plaçait le nucléaire comme l’une des pires, écologiquement parlant. L’ONG environnementaliste lui accordait ainsi un score médiocre au niveau des émissions de CO2, en contradiction avec le GIEC, ce que releva Libération.

Contacté par Le Temps, Alix Mazounie, chargée de campagne énergie pour Greenpeace France, admet une erreur de communication: «Ce tableau a prêté à confusion, car il reflétait le positionnement de Greenpeace et non une analyse purement scientifique.» L’écologiste indique notamment que leur intention n’était pas de «challenger» le nucléaire sur le CO2: «L’électricité n’est pas la principale source de CO2. Sur ce sujet, il faut surtout un effort sur les autres secteurs comme les transports et l’agriculture.» Pour elle, l’économie en dioxyde de carbone que représenterait le nucléaire ne justifierait pas les autres impacts écologiques, jugés abyssaux, tels que la gestion des déchets et les risques d’accidents.

Garder Fukushima, Tchernobyl et Mayak en tête

Difficile en effet de discuter du nucléaire sans évoquer les cas de Fukushima et Tchernobyl et leur impact écologique. Au-delà de ces accidents célèbres, de fréquents incidents parsèment la chaîne de l’uranium. Le site de retraitement nucléaire de Mayak, en Russie, en est le symbole. Entre les rejets d’eaux contaminées dans le fleuve local au début des années 2000 et la fuite d’un nuage radioactif en 2017 caché à la population et à la communauté internationale, ses manquements écologiques ont poussé plusieurs exploitants de centrales suisses, comme Axpo en 2014, à refuser tout uranium qui y aurait transité.

A lire aussi: Axpo n’utilisera plus d’uranium provenant de Mayak en Russie

A l’origine de 7% de l’uranium mondial, les mines nigériennes provoqueraient de fortes contaminations radioactives affectant les populations locales, selon plusieurs ONG. Au Kazakhstan, à l’origine de 40% de l’uranium mondial, les groupes kazakho-français Katco et kazakho-canadien Inkai annoncent respecter plusieurs certifications en termes d’écologie. Les deux ont pourtant été condamnés à des amendes, d’environ 100 000 francs pour le premier et de 25 000 francs pour le second, pour infraction à la législation kazakhe en 2008.

La gestion des déchets nucléaires est également sujette à controverse. Leur stockage se fait actuellement en surface. Une solution à long terme au sein de couches géologiques profondes est en phase d’étude. Là-dessus, la Suisse se veut rassurante. «Les entreposages de déchets radioactifs suisses sont sûrs et respectent la législation en vigueur», explique Thomas Thöni, porte-parole l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN). Il indique notamment qu’aucun «incident ne s’y est produit jusqu’à maintenant».

A lire aussi: Cachotteries et soupçons autour du nuage radioactif russe

Pour ce qui est du stockage géologique, le porte-parole de l’IFSN précise: «Nous nous assurons, comme pour toutes les installations nucléaires que nous supervisons, que la législation soit respectée, et, dans le cas contraire, nous intervenons pour que cela soit le cas.» Il rappelle par ailleurs que, quel que soit le niveau de radioactivité des déchets, le Conseil fédéral a approuvé les différentes démonstrations de sécurité qui lui avaient été faites.

Fukushima semblait avoir enterré le nucléaire. Entre faibles émissions de CO2 et compétitivité économique, d’une part, et pollutions radioactives, de l’autre, la question semble pourtant loin d’être tranchée.

Publicité