L’interview de Peter Ruch

«Nous devrions disposer d’une monnaie qui ne puisse pas être multipliée pratiquement à l’infini»

C’est à moto que Peter Ruch arrive à notre rendez-vous, à Zurich, avant d’aller à la «Fête de la liberté» organisée par l’Institut libéral. Cette personnalité iconoclaste propose un retour aux vertus du renoncement et s’exprime sur la surconsommation, le surendettement et la fiscalité

Peter Ruch, pasteur à Küssnacht (Schwyz) et libéral

«Nous devrions disposer d’une monnaie qui ne puisse pas être multipliée pratiquement à l’infini»

C’est à moto que Peter Ruch arrive à notre rendez-vous, à Zurich, avant d’aller à la «Fête de la liberté» organisée par l’Institut libéral. Cette personnalité iconoclaste, chroniqueur dans divers médias alémaniques (Weltwoche, Schweizer Monat) et coauteur d’ouvrages, comme celui édité par l’Institut libéral sur l’impôt sur les successions.

Le Temps: Est-ce que la baisse de fréquentation dans les églises est problématique?

Peter Ruch: L’Eglise évangélique se trouve vraisemblablement dans une phase de désintégration. Si tel est le cas, ce serait malheureux pour l’Eglise en tant qu’institution, mais cela ne serait pas une catastrophe. L’Evangile trouvera toujours son chemin. Dans l’Ancien Testament, on assiste à la déliquescence de deux grandes institutions, l’Etat d’Israël et le temple de Jérusalem. Mais la foi en Dieu et l’histoire du Dieu des peuples ont continué à se développer.

– Certains sociologues, dans le sillage de Max Weber, affirment que l’économie est le fruit des valeurs. Quels liens unissent les valeurs spirituelles et l’économie?

– Max Weber avait en grande partie raison. Les régions protestantes ont facilité le développement de l’économie et de la liberté. Mais la formation joue aussi un rôle majeur. Les régions protestantes ont profité du fait que les auteurs d’écrits réformateurs avaient besoin que les gens lisent, comprennent et divulguent leur pensée. La minorité catholique des régions réformatrices a aussi bénéficié de cet effort. Au début du XIXe siècle, les régions protestantes jouissaient sans doute d’un avantage économique, mais les pays catholiques ont rattrapé leur retard. J’observe aussi que très peu de catholiques étudiaient à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich encore après la Seconde Guerre mondiale. L’Eglise catholique prônait l’anti-modernisme, ce qu’elle fit jusqu’en 1967. Cette attitude l’a éloignée de l’industrialisation et de l’économie. Cette inhibition a aujourd’hui disparu.

– La prospérité économique est-elle le fruit des valeurs protestantes ou des idées libérales?

– Les deux ont été nécessaires: d’une part l’attitude spirituelle qui a eu l’audace d’une ouverture au changement, d’autre part les vertus puritaines. En effet, on travaillait durement à l’époque, sans s’autoriser de plaisirs matériels, et on accumulait des réserves. Le puritanisme est un peu discrédité aujourd’hui, mais il a contribué à notre prospérité. Le phénomène s’est étendu de l’Amérique à l’Europe en passant par le Japon, dans ce dernier cas évidemment sous la forme d’un puritanisme bouddhiste.

– Est-ce que ces valeurs sont encore présentes en Suisse?

– Elles sont plus présentes en Suisse que dans les autres pays européens. Mais le renoncement, une notion puritaine, a fortement diminué. La consommation s’est imposée. Nous consommons exagérément, au détriment des générations futures, ainsi qu’en témoigne l’endettement de l’Etat. Sous cet angle, le système de prévoyance suisse est optimal, même s’il n’est pas parfait. En France, par contre, il est catastrophique.

– Le désir est fort de limiter la croissance et de mieux préserver les ressources. Partagez-vous l’idée d’une surconsommation?

– Oui, mais je chercherais à réduire la consommation non pas par la réglementation mais par la création d’un cadre néolibéral.

– Qu’entendez-vous par là?

– Nous devrions disposer d’une monnaie qui ne puisse pas être multipliée pratiquement à l’infini. Le bilan des banques centrales a été considérablement accru. Cela encourage, lorsque l’argent est trop bon marché (puisque le taux d’intérêt est le prix de l’argent), à investir dans des projets pour lesquels aucun financement n’existe vraiment. On n’a plus besoin de réfléchir à ce qui est important ou superflu. Si nous investissions moins, nous serions invités à davantage de retenue à l’égard des ressources. Nous n’avons pas besoin d’une répression écologique. Aujourd’hui, nous consommons tellement que nous sacrifions les générations futures. Sous l’angle éthique, c’est un problème. J’aimerais encore prendre l’exemple du taux de conversion. Trop élevé actuellement, il affaiblit le deuxième pilier au moment où l’AVS s’apprête à entrer dans les chiffres rouges. Nous consommons trop et nous épargnons trop peu.

– Que dit la Bible à ce sujet?

– Dans la Bible, l’argent est une mesure des poids. C’est une marchandise qu’on ne peut pas multiplier à volonté. Cette prise de conscience a été perdue si l’on en juge par l’action des banques centrales.

– Les taux d’intérêt ont chuté. S’éloigne-t-on des préceptes bibliques?

– Oui, effectivement. Le renoncement est l’une des principales vertus de l’homme et de la culture. La politique monétaire des banques centrales, qui se traduira tôt ou tard par une hausse de l’inflation, pénalise le renoncement et encourage le gaspillage. C’est une politique d’anéantissement de l’éthique.

– Les gouvernements tentent par tous les moyens de relancer la demande. L’Etat est-il l’adversaire des préceptes de renoncement?

– Oui, l’Etat fait fausse route. Sur le plan écologique, ce n’est pas une bonne politique. Cet encouragement de la consommation n’est pas durable. Les pays qui pratiquent une telle politique ont souvent fini par traverser une crise et repartir de très bas.

– L’Etat veut réduire le chômage par des politiques de relance. Est-ce que vous êtes antisocial en empêchant que les plus pauvres aient un travail?

– On cherche à fournir un emploi à chacun, mais une meilleure réponse au chômage consiste à ajuster la politique salariale. Si la demande de travail diminue, mieux vaut abaisser la structure des salaires. Les économistes craignent une déflation, mais je doute qu’elle soit aussi catastrophique qu’on le prétend. L’économiste autrichien Ludwig von Mises (1881-1973) a d’ailleurs expliqué que la déflation remplissait une fonction sociale de nettoyage des effets de l’inflation précédente. L’économie se retrouverait à un niveau inférieur des prix et des salaires. En France, naturellement, ce sont les salaires négociés par les syndicats et le salaire minimum qu’il faut qualifier d’antisociaux dans la mesure où ils empêchent une réinsertion sur le marché du travail.

– Comment devrait-on s’occuper des problèmes sociaux et des victimes de la destruction créatrice?

– Je défends l’idée d’un Etat social minimum. Prenons l’exemple de l’assurance chômage. Je connais une personne au bénéfice d’une bonne formation spécialisée, mais au chômage depuis seize mois. Son métier n’est pas en voie de disparition, mais elle se sent bien dans sa situation, même si elle vit modestement. A mon avis, les allocations devraient être régressives et être réduites tous les deux mois. Il arrivera un moment où le bénéficiaire de l’allocation intensifiera sa recherche d’un nouvel emploi. Les personnes qui s’adaptent au système d’allocations ne sont pas malintentionnées. Elles interprètent le système dans leur sens. C’est le système qui doit être ajusté et ses lacunes réduites.

– La prévoyance sociale représente le tiers du budget en Suisse. Ne sommes-nous pas trop éloignés de cet Etat minimum?

– Le système de redistribution est excessif. L’association catholique Caritas présente des rapports sur la pauvreté et son augmentation. Laissons de côté les problèmes liés à la définition statistique de la pauvreté. La question pertinente ne devrait-elle pas être celle des causes? Est-ce que la pauvreté s’accroît à cause de l’Etat social ou malgré lui? A mon avis, elle existe à cause de l’Etat. La prévoyance sociale crée elle-même une demande de services sociaux correspondante. Cela peut sembler provocateur, mais, à mon avis, nous devrions réduire l’Etat social.

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