A quelques heures du G20, le jeu des petites phrases a pris vendredi une tournure rarement observée. Les politiciens européens s'étaient succédé ces derniers jours pour évoquer le niveau du billet vert. Lequel a pulvérisé le plancher de 1,30 dollar pour un euro en cours de semaine. Ils avaient tous à cœur de dénoncer la hausse «brutale» de la monnaie unique qui pénalise les exportations de la zone euro. D'autant que la baisse du dollar est désormais généralisée. Il est tombé à un niveau jamais vu depuis 1997 face au won sud-coréen, et à un plus bas depuis avril face au yen. Jeudi soir encore, Hans Eichel, le ministre allemand des Finances, avait émis à ce sujet l'espoir que l'Europe, les Etats-Unis et le Japon parviennent à une position commune. Le G20, qui se tient de vendredi soir à dimanche en milieu de journée à Berlin, s'affirmait comme le lieu de toutes les concertations.

C'était compter sans le franc-parler de John Snow. «Le G20 n'est pas un forum de discussion sur les taux de change», a-t-il affirmé à Varsovie, à quelques heures du dîner de gala prévu en ouverture du G20. Bonjour l'ambiance. Le secrétaire américain au Trésor aurait difficilement pu faire mieux pour dynamiter un rendez-vous tant attendu. Si les Allemands avaient admis que «l'évolution actuelle des changes [n'était] pas à l'agenda», la présence des hommes d'Etat et des banquiers centraux les plus puissants rendait le sujet incontournable, au moins en coulisses. Les absences de plusieurs ministres, annoncées quelques minutes après les propos de John Snow, ont fini par tuer l'intérêt du G20. Le Français Nicolas Sarkozy, l'Argentin Roberto Lavagna, le Russe Alexei Kudrin, le Sud-Coréen Lee Hun-jai et surtout le Japonais Sadakazu Tanigaki ont finalement renoncé à venir. Et si des oreilles indiscrètes faisaient état d'une rencontre bilatérale vendredi soir entre Hans Eichel et John Snow, les marchés doutaient fortement qu'une position commune ressorte du grand raout berlinois.

D'autant que le président de la Réserve fédérale américaine (Fed) n'a pas vraiment indiqué vendredi le chemin à suivre pour une intervention concertée des banques centrales américaine, européenne et japonaise. Après avoir jugé «modéré» l'impact de ce type d'actions, Alan Greenspan s'est montré sceptique sur la nécessité d'une meilleure coordination entre les institutions monétaires. «Nous en faisons déjà suffisamment», a-t-il asséné, coupant court à toute rumeur. John Snow, en tournée depuis quelques jours en Europe, avait ouvert le feu, se disant certes en faveur du dollar fort, mais en martelant que «les valeurs des monnaies [sont] déterminées librement par le marché.»

Un flottement de la devise européenne qui coûte à la zone euro, analyse Pascal Blanqué, chef économiste du Crédit Agricole dans un entretien accordé vendredi au Figaro. «L'ajustement du dollar s'effectue exclusivement contre les devises de certains pays développés et notamment l'euro. Cela tient à la gestion artificielle des taux de change asiatiques vis-à-vis du dollar, changes fixes (Chine) ou prétendument flottants (le reste, Japon compris). Le problème de fond est le gonflement de la dette extérieure américaine, nourri par le creusement du déficit courant à 5% du PIB. Il reflète le dérapage du déficit budgétaire et l'absence d'épargne domestique», détaille-t-il.

Cette faiblesse du dollar, qui pèse sur les exportateurs, menace la croissance de la zone euro. Un grain de sable dont le Vieux Continent se serait bien passé. Face aux agitations européennes, John Snow estime que la responsabilité des déficits américains doit être partagée, a-t-il martelé toute la semaine. Un dollar faible poussera la zone euro à améliorer sa compétitivité, selon certains. Le principal concerné – l'Union européenne – ne partage pas totalement cette opinion, un ajustement reste à ses yeux incontournable.