Dès le 1er janvier prochain, plus aucun diamant ne proviendra de zone en conflit. C'est ce qu'annoncera mardi à Interlaken Pascal Couchepin et la ministre sud-africaine des Minéraux et de l'Energie. A cette date, ou peu après selon le délai que plusieurs pays africains vont demander, entrera en vigueur un système de certification qui permettra théoriquement de suivre une pierre brute de son extraction à son polissage. Selon les termes de cette recommandation qui associe industriels, gouvernements et ONG, les pays qui ne signeront pas le document seront exclus des échanges mondiaux de diamants bruts.

Les négociations qui ont mené à cette mesure d'autorégulation inédite sont connues comme le «Processus de Kimberley» (KP), selon le nom de la ville sud-africaine où s'est tenue la première réunion, en mai 2000. Leur conclusion relativement rapide est l'effet de plusieurs forces combinées dont les ONG et l'ONU. En publiant Rough Trade en décembre 1998, l'ONG anglaise Global Witness voulait «stimuler le débat et l'action à propos d'un enjeu bien connu: le rôle clé que les diamants ont joué dans les conflits en Angola durant les dix dernières années». L'organisation y est parvenue au-delà de ses espérances. L'embargo onusien sur les pierres angolaises venant des régions contrôlées par les rebelles de l'Unita n'était pas respecté, montrait le rapport qui détaillait notamment le rôle de De Beers en Angola. L'entreprise sud-africaine disait ne pas pouvoir contrôler l'origine des diamants bruts achetés dans la région. Le document prouvait le contraire à travers notamment des témoignages de commerçants locaux. Selon l'ONU, l'Unita aurait collecté 3 milliards de dollars en sept ans grâce aux diamants.

Face à ces affirmations, les acteurs du marché du diamant ne sont pas restés inactifs. Ils ont créé en juillet 2000 le World Diamond Council, maillon essentiel du KP. L'industrie ne pouvait plus ignorer le lien entre les diamants et les conflits qui déchiraient l'ouest de l'Afrique. Certains gouvernements non plus. D'autant que l'ONU, par une série de rapports, a maintenu une grande pression. L'un d'entre eux soulignait le «contexte réglementaire laxiste qui prévaut à Anvers» au point que cet état de fait «facilite voire encourage les activités commerciales illicites». Un document de 2001 montrait que l'on y trouvait des diamants originaires de Gambie alors que ce pays n'est pas producteur de pierres précieuses. La Belgique a réagi en créant une administration nationale chargée de surveiller ce commerce. Sa détermination soulève toutefois des questions au point qu'un observateur haut placé compare l'intérêt belge dans ce dossier à la position suisse dans les négociations sur le secret bancaire.

Autre pays égratigné par l'ONU: la Suisse qui, par le transit de pierres dans ses zones franches, a longtemps rendu impossible toute tentative de recherche d'origine. En 1999, la Confédération représentait 41% des importations britanniques de diamants bruts. Depuis le départ de De Beers de Lucerne, la place helvétique est de moindre importance et les spécialistes s'accordent à dire que la réaction des autorités fédérales a contribué à améliorer les choses.

La Suisse a joué un rôle important en mars dernier dans le KP. L'ambassadeur Luzius Wasescha a défendu une position à laquelle les Etats-Unis et le Canada, d'abord opposés, se sont ralliés et grâce à laquelle la conformité de l'accord à venir avec l'OMC est assurée. Pour l'ambassadeur, le processus est «un pas dans la bonne direction». «Ce système ne peut fonctionner que sur la base de la confiance entre toutes les parties», souligne Frank Demeyere, observateur au KP pour le gouvernement belge, pour qui il reste à «établir des compétences nationales garantes de ce qui sera mis sur papier». C'est sur ce point que sera jugé le KP. Et c'est sur lui que les doutes sont les plus grands.

Le dernier rapport onusien en date (16 octobre 2002), consacré à la République démocratique du Congo, inquiète beaucoup les acteurs du KP. Les noms de plusieurs trafiquants d'armes comme Leonod Minin ou Sanjivan Ruprah (LT du 18 octobre 2002) y côtoient ceux de ministres. Pire: dans la zone tenue par le gouvernement ont opéré des «clans d'origine libanaise» ayant des liens avec le Hezbollah, affirme le document. L'association diamants et terrorisme n'est pas nouvelle. Le Washington Post publiait en novembre 2001 que Al-Qaida avait opéré sur ce marché avant les attentats du 11 septembre. L'un des six nouveaux chefs de l'organisation terroriste est d'ailleurs celui qui a mené les négociations diamantaires, selon le même journal. L'information avait alors créé deux clans au sein du KP, souligne un initié: les Etats-Unis ont voulu accélérer le processus alors que d'autres pays ont tout fait pour que le rythme ralentisse. L'annonce de mardi tend à prouver que les Américains ont gagné.