Vice premier ministre irakien en charge de l’énergie, Hussein Chahristani était présent mardi à Genève au deuxième Forum mondial sur les produits de base organisé par la Commission des Nations Unies pour le Commerce et le Développement. Au même moment à Londres, les événements du Caire poussaient le prix du baril au-delà de la barre des 100 dollars. Le Temps: La scène pétrolière reste suspendue aux événements en Égypte. Existe-t-il un risque de perturbations des approvisionnements pétroliers mondiaux?Hussein Chahristani: Il semble

peu probable que le trafic soit interrompu dans le canal de Suez. De plus, ces événements interviennent alors qu’il y a déjà une situation de capacité excédentaire [ndlr: de production pétrolière] au Moyen Orient. En cas de perturbations, il y aura donc la possibilité de compenser par le biais d’autres pays producteurs et d’autres routes. – Ou en est la remise en marche du secteur pétrolier en Irak? Beaucoup de doutes entourent les prévisions d’augmentation de la production évoquées par Bagdad. Récemment les Saoudiens d’Aramco soulignaient l’état déplorable des principaux champs du pays… – En janvier notre rythme de production a atteint 2,7 millions de barils par jour. Nous en avons exporté plus de 2,1 millions, du jamais vu depuis dix ans. Nous espérons faire monter ce rythme [quotidien] à environ 3 millions de barils à la fin de l’année [ndlr: contre un pic de 3,5 millions au cours de l’ère Saddam Hussein]. Les plus grandes compagnies pétrolières [qui ont obtenu l’an dernier des contrats pour redémarrer l’exploitation des principaux champs irakiens] se sont vues assigner des objectifs de production. Leurs progrès sont plus rapides que ce qui était prévu il y a un an. Si ces «majors» ne peuvent faire repartir la production, alors personne ne le pourra. Développer ces capacités va coûter plus de 150 milliards de dollars. Notez enfin que nous tenons à distinguer notre capacité de production des quantités que nous mettrons effectivement sur le marché: l’idée est d’abord de maximiser les recettes du pays. – Justement, au sujet de futures limitations de la production, à partir de quel moment l’Irak sera de nouveau soumis aux quotas imposés aux autres membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole [OPEP]? – Les pays de l’OPEP se sont entendus pour exclure le pétrole irakien de ce système de quotas au moins jusqu’à ce que notre production atteigne environ 4 millions de barils quotidiens. À partir de ce moment, nous en rediscuterons, en fonction des besoins pétroliers mondiaux. – La progression de la production de brut du pays vous permet-elle toujours d’affirmer que le Sud du pays deviendra une nouvelle Arabie Saoudite? – Considérez la situation ainsi. Selon nous, le monde aura besoin 20 millions de barils supplémentaires par jour dans deux décennies [ndlr: environ un quart des besoins actuels en plus]. Ceci fait donc environ 1 million par jour de plus chaque année [à titre de comparaison, le groupe Total produit 1,3 million de barils par jour]. Or seule la moitié de ces besoins sera satisfaite par le pétrole produit en dehors des pays de l’OPEP [cartel contrôlant 40% des approvisionnements mondiaux]. La seule OPEP devra donc fournir 10 millions de barils quotidiens supplémentaires en vingt ans, ceci alors que ses membres atteignent de leur côté leur limite [de production]. Hormis l’Irak. Hier à Genève, j’ai entendu pour la première fois les responsables saoudiens admettre, en marge de la réunion de la Cnuced, que les besoins accrus de la planète absorberont tout le pétrole additionnel fourni par l’Irak. Et que [cette augmentation des besoins] coïncidera à peu près avec le moment où ce pétrole arrivera sur le marché. Ces hydrocarbures viendront avant tout des douze champs irakiens [ouverts aux compagnies étrangères], qui pourront fournir 11 millions de barils quotidiens, d’ici six ou sept ans. L’Irak aura alors une capacité de production de plus de 12 millions de barils par jour. Soit davantage que l’Arabie Saoudite ou que la Russie. A l’avenir, une grande partie des besoins mondiaux additionnels en brut sera donc satisfaite par l’Irak. Au total, au cours des vingt prochaines années, le pays devra produire 60 milliards de barils pour satisfaire ces besoins. En se basant sur un cours de 85 dollars – et une inflation de 3% – ceci va générer 73 000 milliards de dollars de recettes, dont 99% reviendront à l’Etat irakien. – De nouveaux appels d’offres seront-ils organisés pour ouvrir d’autres champs à des compagnies internationales? – Dans les prochaines années, nous n’aurons pas besoin de nouveaux contrats de ce type, à moins que les besoins mondiaux augmentent drastiquement. Mais nous devons cependant organiser un nouveau «round» [d’appels d’offres] pour l’exploration de nouveaux gisements: plus de quatre cents structures [géologiques soupçonnées de receler des champs] restent à étudier en Irak. Les premiers de ces accords devraient être conclus cette année, peut-être avant fin juin. – Qu’en est-il des retards affectant l’accord avec la Shell sur les champs gaziers du sud du pays? – Ces délais sont liés au débat sur l’utilisation du gaz tiré des champs de Roumaila, Zoubai et de la première phase de celui de Qourna Ouest. Le consortium formé par Shell et Mitsubishi prévoyait de le liquéfier pour l’exporter, l’Union Européenne étant particulièrement intéressée. Le problème reste que le pays souffre d’une pénurie d’électricité et a lancé un programme massif de construction de centrales. Pouvons-nous vraiment nous permettre d’exporter ce gaz, au lieu de le fournir à ces centrales? Et alors que certains pays voisins nous demandent de leur en fournir pour leurs propres besoins électriques? Nous n’avons toujours pas pris de décision. – L’un des enjeux principaux de la future loi pétrolière – toujours attendue – reste la répartition des recettes pétrolières au sein du pays, en particulier avec la région autonome du Kurdistan. Où en sont vos relations avec ses autorités? – Il y a quelques semaines, nous avons reçu une délégation du gouvernement régional kurde. Nous nous sommes mis d’accord sur le redémarrage de leurs exportations, en commençant par 100 000 barils par jour. Le pétrole a dû commencer à couler mardi à travers l’oléoduc conduisant au terminal turc de Ceyhan [sur la Méditerranée]. Les recettes de ces exportations devront être reversées au gouvernement fédéral, comme [celles provenant] de tout le reste du pétrole produit en Irak. – Cet accord concerne-t-il également la quarantaine de contrats signés par le passé entre les autorités kurdes et des compagnies étrangères? – Non, l’accord ne concerne cependant pas ces contrats [ndlr: notamment avec le norvégien DNO, ou la Genevoise Addax, rachetée en 2009 par le chinois Sinopec]. Ces sociétés, se verront seulement rembourser les dépenses – la «capex» – engagées pour la mise en œuvre de ces champs. Nous ne reconnaissons pas ces contrats, qui différent de ceux accordés aux majors [sur les gisements du Sud du pays]. Ces dernières reçoivent simplement une recette fixe pour les barils qu’elles produisent et n’ont pas de droits sur le pétrole extrait. Nous ne paierons donc aucun profit à ces sociétés [exploitant les champs kurdes] et elles n’auront pas droit à une partie de la production. – Votre venue en Suisse vous fera-t-elle rencontrer les grandes maisons de négoce – comme Glencore ou Trafigura – qui ont obtenu les contrats d’approvisionnement de l’Irak en essence? N’est-ce pas un paradoxe de voir le pays recelant les cinquièmes réserves de brut de la planète devoir importer des carburants? – Ce voyage reste très bref, mais j’espère les rencontrer à Bagdad. L’Irak est pratiquement autosuffisant dans des produits comme le kérosène; ce dont nous avons besoin, c’est avant tout d’essence. Nous avons déjà annoncé la construction de quatre raffineries, dont la première commencera à être construite cette année. Nous recherchons toujours des investisseurs voulant s’y associer – sous forme de «joint-venture». Quand toutes seront en activité, elles rendront l’Irak capable d’exporter des carburants. – Revenons aux prix du pétrole. À votre sens, y a-t-il un risque de voir cette année apparaître une nouvelle bulle, similaire à celle de 2008? – La fluctuation extrême des prix de 2008 – et leur envolée vers 150 dollars le baril – a pu être expliquée par différents facteurs, mais en rien par une pénurie d’approvisionnements. Au contraire, il y avait toujours assez de pétrole disponible au niveau mondial. À l’époque, les prix étaient dirigés par la spéculation des «traders» sur les marchés «futures», ce que nous appelons «le pétrole de papier». Pour la première fois nous avons réalisé que le pétrole n’était pas simplement échangé comme un produit de base mais qu’il était aussi utilisé comme un actif financier par les fonds d’investissements. Ces derniers mois, alors que l’économie commence à se reprendre dans la plupart des pays, les besoins de pétrole commencent à augmenter. Les prix ont suivi, pour dépasser un niveau de 80 dollars qui était, de mon point de vue, raisonnable. Pourquoi? Un tel niveau n’est pas un handicap pour le développement économique mondial et reste assez élevé pour encourager les investisseurs de développer des champs pétroliers additionnels. À mes yeux la pointe actuelle vers les 100 dollars est surtout due à l’inquiétude entourant la situation en Égypte et au Moyen-Orient. – Comment vous répartissez-vous vos responsabilités avec Abdul Karim Luaibi, qui a repris vos fonctions à la tête du ministère du pétrole? – H.C.: En tant que vice premier ministre en charge de l’énergie, je supervise le secteur pétrolier, mais également celui de l’électricité ou de ressources en eau. La gestion au jour le jour du pétrole sera assurée par M. Luaibi, et j’ai confiance dans sa capacité à poursuivre les processus que nous avons engagés. Le ministre du pétrole représente également l’Irak au sein de l’OPEP. De mon côté, je vais passer plus de temps sur le secteur de l’électricité, afin d’obtenir des contrats pour construire – et approvisionner – les nouvelles centrales. Certains pourraient être signés au cours du mois. Un autre dossier clef sera de m’assurer que l’Irak disposera d’un accès équitable aux ressources en eau de la région, en négociant cet aspect avec la Turquie et la Syrie.