Né en 1961 dans une famille ouvrière de Sion, Didier Chambovey n’imaginait pas, enfant, que son itinéraire professionnel le conduirait à représenter son pays sur le front de la diplomatie économique. «Il y a eu une part de hasard et d’inconnu dans les choix de formation et de carrière que j’ai effectués. Ma voie n’était pas tracée et mes intérêts étaient très variés. J’ai pleinement bénéficié du système éducatif ouvert et performant dont la Suisse s’est dotée.»

Didier Chambovey occupe depuis 2016 les fonctions d’ambassadeur de la Suisse auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de l’Association européenne de libre-échange (AELE). Ce n’est pas tout. Il vient d’être désigné président du Conseil général, l’organe suprême de l’OMC, où les décisions relatives aux règles du commerce international sont prises. A ce titre, c’est lui qui pilotera la prochaine conférence ministérielle de l’OMC. Renvoyée à deux reprises, celle-ci aura lieu en juin à Genève.

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«Mes notes étaient médiocres»

C’est à Sion que Didier Chambovey a terminé sa maturité scientifique. «Je ne me sentais pas vraiment dans mon élément et mes notes en mathématiques et en physique étaient médiocres. Je me rattrapais en langues étrangères et en philosophie», n’hésite-t-il pas à dire dans son bureau sis au cœur de la Genève internationale. Pour ses études universitaires à Lausanne, il opte pour HEC et l’économie politique en vue de bonnes perspectives d’embauche. Ce cursus a avivé son intérêt pour la démographie, l’histoire et la philosophie. Ces matières ont façonné sa réflexion et l’accompagnent dans sa vie professionnelle.

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Celle-ci débute en 1987. Il est admis dans la fonction publique, au sein de l’Office fédéral des affaires économiques extérieures qui, plus tard, est devenu le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). A 26 ans, le jeune diplomate est propulsé au premier plan dans les négociations de l’Uruguay Round. Ce cycle visant à libéraliser encore un peu plus les flux commerciaux avait été lancé une année plus tôt par le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), le prédécesseur de l’OMC. «Le service public me plaît et c’est motivant de représenter et défendre les intérêts nationaux, souligne-t-il. Pour cela, il faut aimer son pays sans tomber dans une certaine complaisance.»

Père de deux enfants, Didier Chambovey s’est fait particulièrement remarquer en 2001 lors de la conférence ministérielle de l’OMC à Doha. La délégation suisse est menée par Pascal Couchepin, alors conseiller fédéral chargé de l’Economie. C’est un rendez-vous crucial avec des sujets critiques au menu: l’adhésion de la Chine à l’OMC, la propriété intellectuelle et l’accès aux médicaments, la libéralisation de l’agriculture et la fin de l’Accord multifibres. Ce dernier, signé en 1974 quand les pays du Sud ont accepté de restreindre leurs exportations de produits textiles et d’habillement, est vivement contesté, et le ministre suisse est chargé de négocier une solution. C’est un Didier Chambovey «sherpa» de Pascal Couchepin qui abat les murs et rapproche les positions divergentes entre les pays du Nord et ceux du Sud. Un accord est acquis et l’Accord multifibres sera démantelé en 2006. «Il a montré sa capacité de négociateur patient, acharné et décidé à obtenir des résultats», se souvient un diplomate suisse qui était présent à Doha.

La voie toute tracée

Dès lors, la voie est toute tracée pour le diplomate suisse. Après un passage à l’Association économique de libre-échange (AELE), puis à Berne au Seco dont il intègre la direction en 2011, Didier Chambovey revient à Genève en 2016 en tant qu’ambassadeur de la Suisse auprès de l’OMC. Pendant sa carrière, il a côtoyé plusieurs conseillers fédéraux chargés du commerce: Jean-Pascal Delamuraz, Pascal Couchepin, Joseph Deiss, Johann Schneider-Ammann et le titulaire actuel, Guy Parmelin.

Entre-temps, les négociations du Cycle de Doha sont au point mort et on a même commencé à douter de la pertinence de l’OMC. La guerre commerciale Chine-Etats-Unis lui fait de l’ombre. Washington paralyse l’instance d’appel pour régler les conflits commerciaux entre pays. Mais le covid redonne vie à l’organisation. Un débat sur l’accès aux vaccins y fait rage depuis octobre 2020. La Suisse est sous le feu des projecteurs; elle refuse de lever la protection des brevets et c’est Didier Chambovey qui est au front. «Il est ouvert et à l’écoute, mais il défend les intérêts de l’industrie helvétique, commente Isolda Agazzi, porte-parole d’Alliance Sud, groupe de pression formé d’ONG suisses. A commencer par la pharma, comme le montre son opposition à la demande de dérogation sur les brevets. La Suisse a pourtant des obligations extraterritoriales de protéger les droits humains, dont le droit à la santé des personnes vivant dans les pays en développement.»

Avec sa nouvelle casquette de président du Conseil général de l’OMC, Didier Chambovey se trouve dans une position délicate. «Dès à présent, je ne représente pas la position suisse dans les réunions que je préside, souligne-t-il. Je vais m’employer à trouver un compromis acceptable pour les 164 pays membres de l’organisation.» Sa directrice, Ngozi Okonjo-Iweala, a mis un point d’honneur à parvenir à un accord à la conférence ministérielle de juin.

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Le dossier santé ne sera pas le seul qui préoccupera le président du Conseil général de l’OMC. Les Etats cherchent aussi à mettre fin aux subventions à la pêche. Les négociations durent depuis vingt ans. Le but est de lutter contre l’exploitation illégale des mers et la surpêche. Concernant l’agriculture, sujet controversé à l’OMC, il s’agira de se mettre d’accord sur un programme de travail étendu. Il faudra aussi élaborer un compromis pour lancer la réforme de l’OMC que de nombreux pays membres appellent de leurs vœux, sans pour autant s’entendre sur les objectifs.

De par sa nouvelle fonction à l’OMC, Didier Chambovey tient une position neutre dans les négociations. Dès lors, il ne se risque pas à faire des pronostics sur les perspectives des différents dossiers ou à commenter les positions des uns et des autres. Il sait que sa tâche sera ardue et «entend déployer tous les efforts possibles en vue de parvenir à des résultats tangibles lors de la conférence ministérielle de juin».

Profil

1961 Naissance à Sion.

1987 Entre au service de la Confédération.

1991 Mariage avec Christiane, puis naissance de ses deux enfants, Morgane en 1994 et Matthieu en 1997

1992 Doctorat en sciences économiques, HEC Lausanne.

2011 Nommé délégué du Conseil fédéral aux accords commerciaux et membre de la direction du SECO.

2016 Nommé ambassadeur de la Suisse auprès de l’OMC et de l’AELE

2022 Nommé président du Conseil général de l’OMC.

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