Justice

Dieter Behring, grand fabulateur bâlois

Le gourou de l’investissement se juge accusé à tort. Il ne conteste pas avoir empoché 153 millions de francs. Pour lui, il les a simplement «gagnés»

Dieter Behring a vieilli. Pendant qu’il écoute les explications de son avocat dans la salle du tribunal de Bellinzone, le «géant noir», tel qu’on le décrivait lorsqu’il exploitait un hedge fund, paraît plus petit qu’il ne l’est vraiment. Il feuillette des documents, prend des notes. Il a échangé ses habituels accoutrements noirs contre un costume clair. Sa chemise à col ouvert tente de masquer l’évidence qu’il a pris du poids mais ne fait que le souligner. Désormais, il n’est plus que Dieter Behring, 61 ans, qui se défend contre une conspiration des autorités. C’est du moins ainsi qu’il voit les choses.

Douze années se sont écoulées depuis la dernière apparition de Dieter Behring. A l’époque, il annonçait en larmes qu’il entendait vendre ses sociétés. Un peu plus tard, on apprenait qu’il manquait 800 millions de francs et que 2000 investisseurs avaient été grugés. Le «système Behring» se révéla une sorte de pot commun dans lequel plein de gens se servaient. Ce fut la plus grosse affaire du Ministère public de la Confédération.

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Dieter Behring conteste le procès en soi. Il est le seul accusé. Pas les intermédiaires qui avaient alimenté le système en argent, pas ses partenaires d’affaires. Il se sent trahi par la justice. «Je m’étais réjoui de ce procès, assure-t-il aux journalistes durant une pause de l’audience. Je pensais que je serais là avec les neuf autres prévenus.» Mais voilà qu’il n’y a plus que lui.

Il laisse son avocat Bruno Steiner faire le procès du procès par une plaidoirie technique qui dure deux jours. Un fleuve de mots devrait établir pourquoi l’accusation n’est pas légale. Des mots parfois éclairants, parfois vexants. En tête-à-tête, Dieter Behring qualifie ses contempteurs de stupides ou ignorants. Comme il le faisait déjà à l’époque où il faisait la promotion de son système d’investissement.

Plus de connaissances financières qu’on le croit

Ses présentations étaient techniques, raconte un banquier bâlois qui avait fréquenté le gourou de l’investissement à l’époque. Selon lui, Dieter Behring avait plus de connaissances en matière de finance qu’on ne le pensait. «Beaucoup d’éléments semblaient séduisants mais ne résistaient pas, ensuite, à l’analyse.» Les profanes risquaient de se faire avoir. Le banquier, lui, passa son chemin. D’autres se laissèrent convaincre.

Un des contributeurs de Dieter Behring le décrit comme à la fois «artiste et spécialiste de la finance». Et admet qu’il lui vouait de l’admiration. Lors de la présentation du «système», il lui avait apporté une bouteille de champagne et tenté d’entrer en discussion avec lui. Il avait été mis en garde par un banquier: un rendement de 15% n’est strictement pas réalisable. Et pourtant il remit quand même près d’un million à un intermédiaire de Dieter Behring.

Un membre d’une famille bâloise fortunée, qui a elle aussi investi, relate sa visite à son ancien domicile de Riehen (BS). «Il avait l’air solide, consistant, ce n’était pas un bonimenteur.» Le fait qu’ensuite Sarasin, la banque de la grande bourgeoisie bâloise, commerce à son tour les certificats de Dieter Behring ressemblait à un adoubement: oui, on pouvait lui faire confiance. Il fallait demander audience à Dieter Behring, lui être recommandé. On avait une impression de société secrète dans laquelle on était admis. Et c’est ainsi que bien des investisseurs ont eu accès à Dieter Behring par des amis d’amis.

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Achats de fonds sur le tarmac

Il y avait un tel réseau à l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Un des principaux intermédiaires était le pilote amateur Peter Weibel. Sur le tarmac, on évoquait des gains fabuleux, des intérêts mirifiques régulièrement payés depuis des années. Et c’est ainsi que, l’un après l’autre, des gens se mirent à investir par le biais de Peter Weibel. D’anciens pilotes de ligne investirent leur caisse de pension, parfois plusieurs millions. Directeur de l’aéroport à l’époque, Paul Rhynow comptait au nombre des proches de Dieter Behring.

Sa fortune, qui enflait à vue d’œil, fit son effet sur la psychologie du gourou. Lui qui n’était guère contaminé par la légendaire parcimonie du patriciat bâlois, dépensa tout ce qu’il possédait. Il acheta à un artiste l’entier de son exposition à la Galerie Carzaniga de Bâle. Il se mit à acheter des biens immobiliers et des banques en déroute.

Il apparaît que Dieter Behring a été un Janus. Il était du genre à brandir son certificat d’impôt sous le nez de tout le monde pour démontrer son poids financier. Du genre à dépenser 100 000,00 francs à Londres pour un repas et quelques bouteilles de vin. Du genre à acheter plein de montres pour en orner un musée. Bref, Dieter Behring le typique nouveau riche.

Mais il y a aussi le Dieter Behring que les investisseurs décrivent comme amical, serein, modeste. L’homme qui, lors d’une soirée de charité fréquentée par tout le gotha bâlois, fait exploser les enchères pour un repas avec le célèbre journaliste people Minu mais qui, ensuite, insiste pour manger quelque chose de «simple». Et qui oublie un autre repas parce que, manifestement, acheter lui semble plus important que de participer à de tels événements sociaux.

Le Fondsforum de Bâle le relance

A partir de 2003, le mystérieux bonhomme se mue en star de la finance. En une personnalité quasi publique, que l’on voit certes rarement mais que l’on perçoit d’autant mieux. Début 2004, il se présente au Fondsforum d’UBS et Sarasin, face à une assemblée de spécialistes, comme un être élu qui se distingue de 90% des gestionnaires de fonds «qui n’y connaissent rien» (sic). Ce sont des moments qui façonnent son image et lui valent de nouveaux clients. A Bellinzone, une plaignante témoigne avoir longtemps douté mais qu’au terme de cette présentation elle a investi.

A ce moment-là, Behring croit-il toujours à son système? Ou à l’aide de son offensive médiatisée fait-il un pas de plus vers l’abîme parce qu’il sait que le système boule-de-neige a atteint ses limites?

Aujourd’hui, Dieter Behring se la joue victime. Il donne l’impression d’être blessé. Lorsqu’on parle avec lui, il hausse souvent des épaules affaissées. Son corps ne paraît plus si imposant, plutôt pesant. En revanche son épouse, qui l’accompagne partout, se montre agressive.

Dieter Behring était-il le simple technicien en coulisse comme il se décrit? Celui qui calculait les signaux de transaction que d’autres que lui traitaient par-dessous la jambe. Il n’a pas le sentiment d’avoir commis des erreurs. Il admet avoir empoché 153 millions de francs: c’étaient les commissions de gestion pour son système de courtage, dit-il. D’autres gérants de hedge funds gagnaient tout autant. Et ça s’est fait sur des années. A la différence de ses partenaires, il n’a jamais rien caché dans des sociétés offshore.

Et le reste des 800 millions? Il y en avait pour plus d’un milliard, corrige Dieter Behring, qui ne voit pas de raison de minimiser le montant.

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