Politique

Dieu créa Trump… et des millions de jobs

Autoproclamé plus grand créateur d’emplois du monde, Donald Trump multiplie les annonces, épaulé par des dirigeants de multinationales, souvent étrangères. Derrière ce show, la réalité risque d’être bien différente

«Nous allons créer des emplois. J’ai dit que j’allais être le plus grand créateur d’emplois que Dieu ait jamais créé. Je le pense vraiment». Plus sûr de lui que jamais, Donald Trump montrait les muscles mercredi. Le président élu avait repris, mot pour mot, l’une des phrases prononcées en juin 2015, lorsqu’il annonçait sa candidature à l’investiture républicaine – «Je serai le plus grand président de l’emploi que Dieu ait jamais créé». A l’époque, personne, ou presque, ne prenait au sérieux l’homme d’affaires. En janvier 2017, Donald Trump ne fait plus rire grand monde. D’autant que ses déclarations se sont accompagnées, ces derniers jours, d’annonces fracassantes sur la création de millions d’emplois aux Etats-Unis.

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La scène la plus surréaliste a eu lieu le 6 décembre au pied de la Trump Tower de New York. Après leur réunion, le président élu et Masayoshi Son, directeur du groupe japonais SoftBank s’arrêtent devant les journalistes. Masayoshi Son brandit alors ce qui ressemble à l’impression d’un document Powerpoint, bardé de gribouillis. Sur la feuille est écrit que SoftBank promet d’investir 50 milliards de dollars aux Etats-Unis, avec à la clé la création de 50 000 emplois en quatre ans. Le 9 janvier, même endroit, même scène. Donald Trump s’affiche avec Jack Ma, directeur du groupe chinois d’e-commerce Alibaba. Cette fois, c’est la création d’un million d’emplois aux Etats-Unis, en cinq ans, qui est promise par le directeur chinois.

Les promesses d’Amazon

En parallèle, Donald Trump menace Ford pour que le constructeur automobile investisse au Michigan et ne délocalise pas au Mexique. General Motors subit des pressions similaires. Le fabricant de climatiseurs Carrier renonce à délocaliser, aussi au Mexique, une usine de 800 employés. De peur de se faire montrer du doigt via le compte Twitter du président élu, certaines multinationales prennent les devants. IBM a ainsi promis 25 000 recrutements sur sol américain en cinq ans. Et ce jeudi, Jeff Bezos, directeur d’Amazon, promettait 100 000 emplois de plus en seulement 18 mois.

SoftBank et Alibaba veulent prendre Donald Trump au mot et en profiter pour que les Etats-Unis rendent le cadre légal plus favorable pour les investissements étrangers.

Tout cela est-il bien sérieux? Ou n’est-ce que de la communication? Concernant les promesses de SoftBank et Alibaba, Uwe Neumann, analyste chez Credit Suisse, est sceptique: «Donald Trump promet de créer davantage d’emplois aux Etats-Unis, alors même que le taux de chômage est relativement bas, à moins de 6%. Mais SoftBank et Alibaba veulent prendre Donald Trump au mot et en profiter pour que les Etats-Unis rendent le cadre légal plus favorable pour les investissements étrangers. Alibaba a mentionné l’exemple des usines et fermes américains du Midwest qui pourraient vendre plus facilement habits, vin et fruits à la classe moyenne chinoise. Mais il y a une contradiction: car pour y parvenir, il faudra améliorer les accords commerciaux entre les deux pays. Or les déclarations de Donald Trump à ce sujet vont dans le sens opposé». Le spectre d’une guerre commerciale avec la Chine n’est ainsi de loin pas exclu.

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Les arrière-pensées de SoftBank

De son côté, SoftBank a déjà de solides intérêts aux Etats-Unis, en ayant déboursé 20 milliards de dollars pour acquérir l’opérateur Sprint, qu’il aimerait désormais marier à son concurrent T-Mobile… si l’administration Trump l’y autorise. Mais SoftBank peut aussi créer des emplois. Et la récente décision d’Apple d’injecter un milliard de dollars dans son fonds d’investissement n’est pas de la communication, estime l’analyste: «En juillet 2016, le groupe a dépensé 31 milliards de dollars pour acquérir le fabricant de puces britannique ARM, qui va lui permettre de se développer massivement dans l’internet des objets – et ainsi de créer un certain nombre d’emplois. Apple serait idiot de ne pas participer à ce fonds».

Et que penser de l’annonce, cette semaine, d’Apple de créer une usine en Arizona? «N’oubliez pas qu’après les tremblements de terre au Japon, Apple a décidé de diversifier ses sites de production sur la planète, poursuit Uwe Neumann. Mais il est clair que cela permet à la multinationale de montrer qu’elle crée des emplois aux Etats-Unis et soutient ainsi la politique de Donald Trump.»

La situation est donc nuancée pour Alibaba et SoftBank. Elle l’est moins pour IBM: comme l’affirmait récemment un analyste de Bernstein Research, la société compte un turnover naturel de 8000 à 9000 personnes par année. Un chiffre qui dépasse à lui seul les 25 000 personnes à engager en quatre ans annoncées par la directrice d’IBM… Quant à Amazon, son chiffre de 100 000 emplois en 18 mois, fourni sans aucune explication, est jugé peu crédible: il a déjà fallu plus de vingt ans au groupe pour créer 180 000 emplois aux Etats-Unis…

Tweets à impact limité

Qu’en est-il pour les constructeurs automobiles? Ford a-t-il cédé sous la pression des tweets du président élu? «A priori, les raisons qui l’ont poussé à revoir sa stratégie d’investissement ne sont pas directement liées au nouveau président, estime Julien Thomas, analyste chez Natixis. Ford pourrait simplement intégrer la perspective d’une réforme fiscale. Il pourrait aussi vouloir produire moins de petits modèles (qui sont fabriqués au Mexique) et pour lesquels l’appétit des consommateurs américains a diminué. Par ailleurs, General Motors a annoncé ne pas avoir l’intention de relocaliser sa production de petits modèles aux Etats-Unis, ce qui suggère que les tweets du président ont un impact limité sur les décisions des entreprises.»

Une telle politique est susceptible d’avoir des conséquences négatives sur l’économie américaine.

Mais une réforme fiscale est jugée crédible. «Donald Trump a proposé, au cours de sa campagne, de mettre en place des droits de douane de 35% pour le Mexique et de 45% pour la Chine. En parallèle, la Chambre des représentants propose de passer à un système de taxation territorial avec ajustement des taxes à la frontière, ce qui reviendrait à taxer les importations. Si l’une de ces mesures est adoptée, elle aurait pour effet de pénaliser les secteurs importateurs de biens intermédiaires», poursuit Julien Thomas. Est-ce crédible? «Une telle politique est susceptible d’avoir des conséquences négatives sur l’économie américaine à court terme en entraînant une hausse de l’inflation et donc une perte de pouvoir d’achat pour le consommateur», conclut l’analyste.

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