C’est un véritable rush. Depuis quelques mois, les projets de parcs éoliens se multiplient et fondent comme des mouches sur les hautes terres jurassiennes. Quarante éoliennes ici, vingt là, et tout récemment dix-sept moulins à vent modernes projetés sur les collines qui dominent Delémont. Au total, plus de 200 projets éoliens ont été annoncés, alors que jusqu’ici les huit machines installées sur le Mont-Crosin (Jura bernois) demeuraient une curiosité touristique.

Ce rush sur les meilleurs emplacements surprend par la cascade des annonces et, peu à peu, une question monte: est-ce bien raisonnable? Ne va-t-on pas sacrifier l’horizon des crêtes du Jura pour quelques pour-cent d’énergie verte? Les cantons chargés d’autoriser les plans d’affectation sont submergés par les dossiers et inquiets. Inquiets, car les autorisations à délivrer risquent de devenir un sujet politique brûlant, difficile à gérer, tant l’envie de faire quelque chose est grande et tant les doutes sur l’ampleur à donner aux projets existent. L’opposition frontale aux éoliennes sur les crêtes du Jura a perdu, en 2006, une première bataille devant le Tribunal fédéral, qui a admis que l’enjeu énergétique pouvait l’emporter sur la protection du paysage. Neuchâtel, où s’est déroulée la première dispute, vient tout juste de présenter un plan d’aménagement pour tenter de calmer les ambitions de certains promoteurs et de désamorcer une opposition qui grandit. Il retient six sites et cinquante éoliennes à même d’alimenter 50 000 ménages ou d’assurer 18% de sa consommation d’électricité.

En réalité, le développement de l’éolien a commencé tard, en 2004, avec le «Concept d’énergie éolienne pour la Suisse», qui fixe des objectifs et critères qui font référence. Selon ce travail d’experts, où promoteurs de l’éolien et milieux de la protection de l’environnement ont été associés, la Suisse pourrait accueillir entre 600 et 800 éoliennes, le double même si l’on prend en compte les hélices isolées. A terme, la production d’énergie à partir du vent pourrait atteindre entre 2 et 8% de l’électricité consommée en Suisse (contre 0,02% actuellement), soit de quoi alimenter 1 million de foyers. Ce potentiel demeure théorique, car les obstacles avant de l’atteindre sont nombreux. La Suisse ne sera jamais dans la situation de l’Allemagne – où l’éolien couvre déjà 6% de la consommation électrique (10% en 2020) –, pays qui bénéficie des brises marines qui déferlent sur ses côtes.

Les opposants à un développement à marche forcée ont de bons arguments pour appeler à la raison. Les bases économiques de l’éolien en Suisse sont fragiles, pour ne pas dire dissuasives. Le prix de rachat du courant a été fixé trop bas pour susciter un rush des investisseurs privés. L’expérience menée à l’étranger montre que les parcs éoliens déçoivent souvent les promoteurs, faute d’avoir été bien étudiés. Ainsi, selon une étude du laboratoire sur l’énergie de l’EPFZ (Laboratory for Energy Conversion), basée sur les données de 100 parcs éoliens dans le monde, près de 70% des exploitants enregistrent des rendements inférieurs ou supérieurs de 10 à 25% à ceux attendus, créant une vraie incertitude pour les investisseurs. L’un des auteurs de l’étude, le professeur Ndaona Chokani, est formel: trop souvent, les mesures de vent, la qualité des emplacements et leur intégration dans les réseaux électriques laissent à désirer. Avec son équipe, il développe des outils permettant d’optimiser les parcs éoliens. «C’est très important car on peut parvenir à une production équivalente en réduisant le nombre de machines. Par ailleurs, il est essentiel que les parcs soient bien intégrés au paysage et que les habitants locaux soient associés aux retombées économiques car ce sont eux qui subissent l’impact le plus direct, qu’il soit positif ou négatif.»

Les opposants aux éoliennes, qui avancent le plus souvent masqués, dénoncent régulièrement les communes ou propriétaires terriens qui signent des conventions avec des promoteurs comportant des modes de rétribution qui vont du simple au double et qui, parfois, donnent lieu à des soupçons de collusion d’intérêts. L’association SwissEole en est consciente et tente de mettre de l’ordre avec des contrats types. Les cantons devront, comme Neuchâtel, décider des lieux et des contraintes qui concilient protection du paysage et production d’énergie.

Pour les milieux de la protection de la nature, l’éolien est un casse-tête philosophique qui déchire leurs membres, comme autrefois la multiplication des barrages les avait incités à soutenir (années 1960) le développement de l’énergie nucléaire. La prolifération des projets, certains comme celui de Delémont annoncé en dehors de tout plan cantonal, fait hurler des écologistes sincères qui craignent un développement anarchique, notamment sous la pression des services industriels de grandes villes du Plateau qui cherchent à accroître la part des énergies vertes pour respecter leur renonciation volontaire à l’atome. Les experts appellent au calme: l’annonce des parcs ne signifie pas qu’ils seront forcément tous réalisés, mais plus simplement que les promoteurs tentent de se réserver les meilleurs emplacements.

Ce sont les cantons qui trancheront et diront combien de moulins à vent ils sont prêts à accueillir sur leurs terres. Mais, au final, ce sont les investisseurs qui décideront du potentiel réel qui pourra être construit. Deux, quatre, huit pour cent d’énergie éolienne d’ici à 2030-2050? Personne n’a la réponse. Une seule certitude: tous les acteurs reconnaissent que la part de l’énergie éolienne sera d’autant plus judicieuse et raisonnable que la consommation globale d’électricité sera réduite. Or, malgré toutes les promesses, nous n’en prenons pas le chemin. Le tout électrique se poursuit à un rythme qui ne fera qu’exacerber la dispute environnementale.