Etre propulsé, du jour au lendemain, à la tête d'un établissement scolaire, lorsqu'on dispose d'une simple formation d'enseignant, s'apparente à un saut dans le vide. Telle a été pourtant, pendant des décennies, la situation des cadres de l'instruction publique. Ils ont dû, sans préparation aucune, assumer la gestion de centaines d'élèves et de dizaines d'enseignants, selon la taille de l'établissement. Et cela ne s'invente pas: «Lorsque j'ai été nommé, en 1986, j'avais pour toute expérience de direction mon cursus militaire. Naïvement, j'ai pensé que la hiérarchisation des relations et une direction autoritaire étaient les seuls moyens de produire des résultats. J'ai dû rapidement déchanter», raconte Pierre Jaccard, directeur des établissements scolaires de Genolier et environs et coresponsable de la Formation romande pour les directions d'établissement scolaire.

Cet échec l'a amené à se poser un certain nombre de questions et à reprendre des études, notamment auprès de l'IDEHAP, à Lausanne, où il a obtenu un mastère en administration publique. «Le cadre scolaire doit déployer des qualités relationnelles et managériales. C'est-à-dire des compétences liées à la capacité de motiver une équipe, de développer avec elle une vision sur l'avenir de l'école et de mettre en œuvre un projet qui concrétise cette vision», poursuit-il. Sans oublier, des connaissances en matière de gestion de conflits, indispensables au vu des tensions grandissantes entre les différents acteurs de l'école et de l'augmentation de la violence, constatées partout dans nos sociétés.

En 1998, conscients du problème, les cantons romands ont reconnu la nécessité de former les cadres de l'instruction publique du niveau primaire et secondaire et ont décidé de collaborer pour mettre au point un cursus commun. Les cantons de Vaud, Neuchâtel et Valais disposaient déjà de formations internes à leurs cantons, contrairement aux plus petits cantons qui n'avaient pas la masse critique pour se lancer dans une telle aventure. Première étape, en septembre 1998, une convention intercantonale a été élaborée et signée par tous les cantons romands et par le Tessin, afin de définir ce que le politique attendait d'une telle formation. Deuxième étape, constitution d'une Commission romande de formation des directeurs d'établissement chargée de piloter le projet, et enfin, troisième étape, naissance du projet en septembre 1999, sous la houlette de trois responsables de formation. Le succès a été immédiat. «Nous avons enregistré 36 inscriptions, et avons dû dédoubler les cours», atteste Pierre-Marie Gabioud, président de la commission et adjoint au chef de service valaisan pour la scolarité obligatoire. Il en est particulièrement fier: «C'est la première fois que la Suisse romande sort des cadres cantonaux pour créer un projet commun.»

Cette formation, constituée de cours et d'ateliers, s'adresse à des praticiens, c'est-à-dire en priorité à des cadres nouvellement nommés. Elle met l'accent, entre autres, sur le développement de soi, la communication, la gestion des conflits, la planification du travail, la conduite stratégique et la conduite de projets. Elle dure un peu plus de deux ans, à raison d'une vingtaine de jours de cours, et les premières attestations seront délivrées au printemps 2002. «C'était une nécessité. La tâche des directeurs d'école est gigantesque. Ils ont souffert de ne pas avoir de lieu où consolider leurs compétences. Leur statut reste toutefois un peu bancal. Ils ne sont plus tout à fait enseignants, ni vraiment investis d'un rôle de leadership», explique Antoine Mudry, responsable de la formation continue au Département de l'éducation de l'Etat du Valais.

Donc, tout ne va pas encore pour le mieux dans le meilleur des mondes. Vendredi dernier, la Commission romande de formation des directeurs s'est réunie afin de réajuster le projet. «Notre première mouture n'est pas assez orientée management. C'est une de ses faiblesses. Nous souhaitons dorénavant renforcer la fonction dirigeante du cadre scolaire», confirme Pierre-Marie Gabioud.

Les directeurs d'école sont-ils des managers? Chut, il ne faut pas dire de gros mots. Tout imprégné encore de l'esprit égalitaire de mai 68, le milieu de l'enseignement ne voit pas toujours d'un très bon œil cette vision de l'autorité héritée des milieux économiques. Les résistances sont nombreuses. De leur côté, les syndicats se montrent plutôt favorables au renforcement du statut de directeur. «Certes, nous privilégions l'esprit d'équipe et la gestion participative. Toutefois, les équipes ne peuvent pas travailler sans la vision d'un directeur d'établissement. La résistance des enseignants est compréhensible, mais je pense qu'il est temps qu'ils sortent des cadres qu'ils connaissent et les rassurent. C'est une condition du changement», tempère Marie-Claire Tabin, présidente du Syndicat des enseignants romands.

Au niveau national, la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) prépare un projet d'accréditation des instituts de formation. Ceux-ci devront remplir un certain nombre de critères de qualité, encore à définir: «Nous avons déposé un document auprès de la CDIP, malheureusement les choses traînent un peu. Nous en discuterons en avril ou mai», regrette Antoine Mudry, membre du groupe de travail «Certification de la formation des directeurs et directrices d'établissement scolaires», chargé de définir ces critères de qualité. Et pour cause: le groupe s'est mis au travail au printemps 1999. En bref, le statut de directeur d'école est en pleine mutation. «Je dirai que c'est une réalité émergente, résume Pierre Jaccard. Beaucoup d'éléments concourent à faire évoluer ce statut, mais sans que les acteurs impliqués ne s'investissent vraiment pour le changement.»