Plan-les-Ouates, près de Genève. Il est 7 heures, place des Aviateurs, que certains (et surtout certaines) rebaptisent régulièrement place des Aviatrices, chaque 8 mars notamment. Seule activité notoire dans le secteur si tôt: le magasin Coop, déjà éclairé. Cinq employés s’activent. Des femmes uniquement, qui forment 74% du personnel des enseignes alimentaires.

«Nos aviatrices», dira plus tard un client. Elles remplissent méthodiquement les rayons. Un camion de livraison est encore positionné, à l’arrière, collé à un quai. Scène somme toute banale si nous n’étions pas confrontés au coronavirus. Mais depuis quinze jours, le regard posé sur nos magasins d’alimentation a changé. La démarche n’est plus anodine et mécanique. Il faut s’organiser, prendre le temps, enfiler pour certains un masque et des gants, dresser une liste car il ne s’agit pas d’oublier la plaquette de beurre ou le kilo de pommes de terre.

Pluie et beau temps

Le regard également a évolué. Notamment celui que l’on pose sur les employées. Le soir, depuis les balcons, elles et ils sont tout aussi applaudis que les infirmières, les aides-soignantes, les médecins, les policiers, les facteurs, les chauffeurs de bus, etc. «Lorsque j’entends cela, je sais que ça nous est aussi adressé. Des clients nous disent qu’ils tapent dans les mains également pour nous», explique Dina Da Costa.

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Elle est caissière à la Coop des Aviateurs. Cela fait dix-sept ans qu’elle quitte le Grand-Lancy le matin et rallie Plan-les-Ouates. Dina est ici une figure. Elle ne compte plus le nombre de personnes croisées dans la rue qui la saluent. Elles la reconnaissent, à défaut de la connaître. A la caisse, les échanges sont en général limités: la pluie et le beau temps, un mal de dos, un projet de vacances, une plainte parce que le yaourt était percé. Effet néfaste de la téléphonie mobile: on parle tout en payant, parfois sans un mot pour la caissière ni même croiser son regard.

Depuis le vendredi 13 mars, ce n’est plus tout à fait pareil. Elle se souvient: «Ce jour-là, quand on a appris que les écoles fermaient ainsi que la plupart des commerces, ça a été de la folie, comme une veille de Noël, une queue incroyable, une razzia, le magasin a été dévalisé.» Tel un ouragan. Idem le lundi suivant. Attitudes agressives, ruée sur le papier-toilette, les pâtes, le riz. Et puis au fil du temps, le ton s’est adouci et les mesures de précautions qui se sont durcies ont été globalement respectées.

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Maximum 15 personnes

«Nous acceptons au maximum 15 personnes dans le magasin. On entre contre un ticket rendu à la sortie, les gens doivent se laver les mains avant et après avoir fait leurs courses», résume Dina. Dès 8h, une file se forme dehors. Et c’est ainsi toute la journée. Durant ces deux dernières semaines, ce magasin Coop a observé une augmentation de 50% des passages en caisse… «Sans doute parce que les gens ne peuvent plus faire les courses en France», pense-t-elle. Il y a aussi les personnes esseulées qui viennent trois fois par jour pour voir du monde.

Tandis que la population se confine, les caissières n’ont jamais vu autant de monde défiler à un mètre d’elles? Comment se protègent-elles? Dina raconte: «Une vitre en plexiglas a été posée, on nettoie chaque panier qui a servi, je change de gants toutes les heures mais je ne mets pas de masque, parce que les clients ne comprennent pas ce que je leur dis. Ils se penchent pour m’entendre, ce qui peut être mauvais et contraire à l’effet recherché.»

Dina dit qu’avec tous ces clients affublés de masques et de gants, avec les regards anxieux, presque souffrants, elle a parfois l’impression de travailler dans un hôpital. Beaucoup paient avec une carte bancaire et tapent leur code avec la pointe d’un stylo-bille. «Les mots sont rares, comme si parler transmettait la maladie, mais nous sommes considérées, on nous regarde. On nous dit: bon courage et que deviendrions-nous sans vous?»

Une conso différente

La caissière observe aussi une consommation différente: «Le beurre, la farine, les œufs, les produits frais partent vite, les gens redécouvrent l’art de la cuisine, notamment celui de faire des gâteaux.» Elle voit aussi une clientèle plus jeune, petits-enfants qui font les commissions pour leurs grands-parents et volontaires qui rendent service à des voisins et voisines. Les clients connaissent désormais le détail des jours de livraison, les mardi, jeudi et samedi, notamment, où arrive le fameux papier-toilette.

Pas de psychose à la maison: les comportements n’ont pas changé. Son mari et sa fille de 23 ans ne l’ont pas mise en quarantaine. Ils la savent attentive, prudente. Et sont plutôt fiers de cette épouse et mère qui fait acte de courage en se rendant chaque jour à son travail. Bruno Bienvenot, le gérant, avoue de son côté qu’il ne veut courir aucun risque. Il change de vêtement en arrivant chez lui et fait chambre à part avec son épouse, «le temps de la crise».

Dans ces circonstances exceptionnelles, Coop offre à ses personnels un petit-déjeuner le matin et un goûter l’après-midi. Une prime une fois passée l’épidémie? Sourire de Din: «Ça, je ne sais pas…»


Profil

1975 Naissance au Portugal.

1996 Arrivée en Suisse avec son mari.

1997 Naissance de sa fille.

2002 Engagée chez Coop.


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