Depuis le printemps, l'usine de Diosynth tourne au ralenti. Installée à La Plaine dans le canton de Genève, cette filiale du géant néerlandais de la chimie Akzo Nobel emploie une trentaine de personnes qui pourraient bien perdre leur emploi dans les prochains mois. David Timms, responsable de l'usine, reconnaît qu'il règne une «incertitude» quant à la survie de cette unité dont la maison mère a gelé les activités. Mais il avoue ne pas en savoir plus. Son employeur qui vient de racheter le britannique Courtaulds, éphémère propriétaire de l'usine de La Plaine, doit encore décider de ses nouvelles orientations stratégiques. En fonction de ces dernières, Diosynth Genève continuera ou pas d'exister.

Mais l'usine de La Plaine traîne un boulet. Le terrain sur lequel elle est installée souffre d'une contamination par plusieurs produits toxiques. La responsabilité de la pollution repose sur un autre groupe chimique néerlandais, DSM, précédent propriétaire des lieux qui a fermé boutique à la fin 1997 en laissant 58 emplois dans son sillage. Un jour du printemps 1997, lassés par des émanations désagréables qu'ils les perturbaient dans leur travail, les employés ont demandé à la direction de faire des analyses. Le résultat ne s'est pas fait attendre.

«Ce site est pollué par près d'un siècle d'activités industrielles, explique Philippe Arrizabalaga, le directeur d'Ecotox, le Service cantonal d'écotoxicologie. On peut y trouver notamment des produits toxiques comme du monochlorobenzène et des solvants.» L'investigation des services cantonaux a commencé au printemps 1997. Dans le plus grand secret. Un témoin raconte avoir vu des engins labourer la terre, des experts faire des prélèvements… et lui montrer le chemin de la sortie quand il a voulu en savoir plus. Si les employés ont été informés qu'ils ne couraient aucun risque, l'affaire n'a pas jusqu'ici été rendue publique. Aujourd'hui encore, les autorités de la municipalité d'Avully, sur laquelle se trouve l'usine, affirment n'avoir reçu aucune information quant à une quelconque pollution de la part du canton. Tout juste signale-t-on avoir entendu parler de «trucs qui ne sentaient pas très bons. Ce qui nous a inquiétés reprend notre interlocuteur, car nous savons que la nappe phréatique n'est qu'à un mètre ou deux de profondeur». Robert Cramer, le conseiller d'Etat en charge de l'Intérieur, de l'Agriculture, de l'Environnement et de l'Energie avouait mardi ne pas connaître le dossier. Il rappelle que comme le demande une ordonnance fédérale d'août 1998, les cantons doivent recenser et établir un cadastre des sites pollués sur leur territoire. Ce document devrait être prêt en 2003 et sera alors rendu public. Le Grand Conseil genevois doit approuver à la rentrée un crédit de 5,5 millions de francs pour ce projet.

Michel Agassiz, chef du Service cantonal de géologie, relativise la gravité du cas Diosynth. «Le travail d'assainissement a commencé il y a un an et la situation est désormais bien en main. C'est une pollution sérieuse mais les risques restent tout à fait admissibles. La nappe d'accompagnement du Rhône ne fait pas partie du réseau d'alimentation en eau du secteur.» Le retour à la normale est-il envisageable? «Oui, répond Michel Agassiz. Mais le processus peut durer des mois. L'eau est pompée à travers plusieurs puits et passe dans un circuit où des charbons actifs retiennent les polluants. Un travail de longue haleine mais qui porte ses fruits.» Selon ce dernier, le Rhône n'est pas non plus menacé, l'exfiltration dans un sens ou l'autre restant très faible. Il ajoute que le canton connaît quelques cas de pollution industrielle d'ampleur similaire, l'ancien site d'AB à Carouge (un cas plus grave selon lui car il existait un risque pour l'eau potable) et une parcelle aux Jardins d'Onex notamment.

En vertu du principe du pollueur-payeur, DSM finance l'assainissement d'un site qu'elle a quitté depuis un an et demi. Robert Segers, ancien responsable de l'unité genevoise, conduit les opérations depuis l'Allemagne où il dirige une usine de DSM près de Munich. «La pollution est antérieure à notre arrivée, souligne-t-il. Dès que nous l'avons constatée, nous nous sommes pliés à la législation suisse. La société qui a repris le site a parfaitement été informée de la situation.» DSM n'a-t-elle pas elle-même participé à cette pollution? «Non», répond fermement Robert Segers qui n'en dira pas plus. Ce dernier devrait remettre à la rentrée un rapport aux autorités sur l'état d'avancement du grand nettoyage. Ce qui permettra d'établir un inventaire plus complet des produits nocifs rencontrés. Des rumeurs font état d'une pollution plus grave que relevée initialement par des sondages dans le sol. Pour le géologue cantonal, il serait en tout état de cause très difficile de savoir de quand date la contamination. Les autorités louent plutôt l'attitude responsable de DSM qui a joué la transparence à leur égard. L'entreprise a engagé le consultant américain Woodward Clyde (réputé dans le domaine selon MM. Agassiz et Arrizabalaga) pour réaliser les études et le travail d'assainissement auxquels se sont associés Ecotox, le géologue cantonal et les services d'assainissement du canton.

Le responsable de Diosynth, David Timms, estime que la pollution du site de La Plaine est un critère parmi d'autres qui sera examiné par la direction d'Akzo Nobel pour poursuivre l'activité de production à Genève. Les employés, dont la plupart travaillaient déjà pour DSM auparavant, croisent les doigts.