Que va faire Xolelwa Mlumbi-Peter pendant tout le mois de juillet à Genève alors que son mari et leurs deux fils sont rentrés au pays pour les vacances d’été? L’ambassadrice d’Afrique du Sud auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) esquisse un sourire. «J’ai tout l’espace pour me consacrer au travail, avec l’espoir d’aboutir à un résultat à la fin du mois», se confie la diplomate par qui est venu le brûlant dossier qui divise les Etats, celui de la demande de dérogation sur les brevets des vaccins contre le Covid-19. «Un accord à l’OMC est indispensable pour produire des vaccins en quantités suffisantes pour vacciner le plus grand nombre de personnes et atteindre l’immunité collective dans les meilleurs délais.»

Lire également: UE et Suisse toujours réservées sur la levée des brevets sur les vaccins

Petit retour en arrière. Nous sommes en début de l’automne 2020. La pandémie de Covid-19 fait des ravages aux quatre coins de la planète. L’industrie pharmaceutique, avec l’aide des Etats, des universités et des populations qui acceptent de faire les cobayes pour les essais cliniques, met les bouchées doubles pour développer des vaccins. Pour Xolelwa Mlumbi-Peter, qui est alors présidente du Comité sur les aspects du commerce lié à la propriété intellectuelle (TRIPS) à l’OMC, la pandémie exige des solutions urgentes et extraordinaires. «Avec l’ambassadeur indien Navnit Bragendra, nous avons déposé le 2 octobre une motion réclamant une dérogation temporaire sur les vaccins et remèdes contre le Covid-19 à l’OMC, relève-t-elle. Si les membres avaient saisi les enjeux et étaient entrés en matière, nous ne serions pas aujourd’hui dans cette situation de pénurie de vaccins.» En effet, seulement 2% de la population dans les pays à bas revenu a reçu au moins une dose de vaccin. Dans certains pays, les populations n’en ont même pas vu la couleur.

Un combat perdu d’avance?

Vu l’opposition que suscite son initiative, ne mène-t-elle pas un combat perdu d’avance? «Pas du tout, répond-elle avec un certain enthousiasme. Réunion après réunion, rencontre bilatérale après rencontre bilatérale, plus de 100 pays, y compris les Etats-Unis, nous soutiennent.» Dans son bureau jeudi 1er juillet, elle compte ses rendez-vous pour ce jeudi: quatre.

«Demain, je revois l’ambassadeur suisse, révèle-t-elle; il est attentif à notre message. La Suisse n’est plus l’un de ces pays qui mettent le pied au mur contre l’idée de dérogation sur les brevets. Elle se pose des questions et c’est notre travail de la rassurer.» La diplomate n’arrête pas d’insister: «Nous sommes favorables à la question de la protection de la propriété intellectuelle et nous ne sommes pas dans un débat idéologique. Nous comptons dessus nous-mêmes pour promouvoir l’innovation dans notre pays. Mais là, il s’agit d’une urgence sanitaire globale, de circonstances exceptionnelles et de dérogation temporaire.»

Et aussi: Mobilisation tous azimuts autour de l’accès aux vaccins

«C’est désormais acquis dans tous les milieux que le virus ne connaît pas de frontières et qu’il faut agir ensemble non seulement contre le Covid-19, mais aussi contre ses variants qui se multiplient, poursuit-elle. Aucun pays ne souhaite revivre le grand confinement que nous avons connu en 2020.» Pour l’ambassadrice sud-africaine, les chiffres disent tout: le monde a besoin entre 10 et 14 milliards de doses de vaccins en 2021. A ce jour, seulement 2,6 milliards de personnes ont reçu au moins une première dose. «A ce rythme-là, le chemin vers l’immunité collective est long», lance-t-elle.

Le concept est bon, mais insuffisant

Xolelwa Mlumbi-Peter jure qu’elle n’est pas en guerre contre les entreprises pharmaceutiques qui, à ce jour, refusent d’entrer en matière sur la dérogation de brevets. Elles préfèrent augmenter elles-mêmes la production. Ou encore accorder des licences volontaires à toute entreprise ayant des capacités de production inutilisées sur le modèle de l’accord signé entre AstraZeneca et le Serum Institute of India, qui fabrique le vaccin anglais sous le nom Covishield. «Le concept est bon, mais à ce jour il n’a pas surmonté la pénurie de vaccins, réfute-t-elle. Par ailleurs, les contrats de licence volontaires ne concernent que la partie «fill and finish», fixent des limites quantitatives et autorisent des ventes à des zones restreintes. Ce n’est pas ainsi que le monde viendra à bout de la pandémie.»

Et encore: Brevets sur les vaccins: une question d’égalité et d’humanité

Pour la diplomate sud-africaine, ce n’est pas la première fois que le monde fait face à une pandémie meurtrière. «Le Covid-19 nous donne une occasion de construire un système multilatéral et solidaire pour affronter toute nouvelle urgence sanitaire», assure-t-elle. Sa propre assurance, Xolelwa Mlumbi-Peter la puise dans sa famille. Elle est née dans une famille de cinq enfants d’un père agriculteur et d’une mère institutrice dans la petite ville d’Alice, située dans la province du Cap-Oriental en Afrique du Sud. Après des études d’économie à l’Université de Rhodes dans la même province et des stages de perfectionnement à l’Université Yale aux Etats-Unis, elle a embrassé la carrière de diplomate en pensant que les problèmes se règlent au niveau transnational. Avant de jouer dans la cour des grands à l’OMC à Genève, elle a roulé sa bosse dans la coopération régionale en Afrique australe.