C'est une Haute école plutôt discrète dans le paysage national. Malgré cela, l'Université de Neuchâtel n'est pas épargnée par les réformes en cours. Et comme ses consœurs lémaniques, elle a récemment changé de direction, le logicien Denis Miéville prenant la tête de l'institution lors de la dernière rentrée académique. Pur produit du cursus honorum neuchâtelois, d'abord doyen des Lettres puis vice-recteur, Denis Miéville ne semble pourtant pas homme à désirer ronronner au coin du poêle académique. Il a déjà imposé un exercice de réflexion collective sur l'avenir de son institution qui n'est pas allé sans grincements de dents. Vendredi et samedi, il orchestrera un «Forum» sur les questions qui hantent une petite Haute école prise dans les bourrasques du moment.

Le Temps: Un Forum sur l'Université de Neuchâtel traduit-il un malaise?

Denis Miéville: Plutôt un malentendu. L'Université a tendance à s'enfermer sur elle-même, et à l'extérieur, certains champs professionnels, politiques ou culturels ont une attente vis-à-vis de l'Université. On lui demande ainsi des choses que, peut-être, elle ne peut pas faire, et celle-ci réalise des choses dont elle ne parle pas, ou qu'on ignore.

– A Neuchâtel, vous sortez d'une révision de la loi sur l'Université qui fut aussi longue que complexe, assortie d'une baisse des moyens et de changements sur le plan national…

– Cette loi fut peut-être prématurée. Aujourd'hui, l'élément prédominant est que nous sommes insérés dans la modification nationale de la géographie universitaire suisse: on restructure en zones de compétences, de manière pas toujours très réaliste. Ceci conditionne terriblement la vie de l'Université de Neuchâtel. D'autant que budgétairement, des promesses de développement n'ont pas été tenues.

– Par exemple?

– A Neuchâtel, qui joue beaucoup sur la proximité, tout le monde n'a pas le quota minimum pour encadrer ses étudiants. La bibliothèque n'a pas assez de personnel administratif et technique. Et nous manquons de moyens pour développer nos spécialités: par exemple, pour le journalisme, nous avons un effectif insuffisant. En ethnologie, qui est aussi très importante, nous avons réussi à avoir un deuxième professeur, mais pas l'encadrement voulu. Nous disposons d'un autre outil extraordinaire, connu d'Uppsala à Montréal, qui est l'archéologie protohistorique: or, nous n'avons qu'un seul professeur qui est en même temps archéologue cantonal et directeur du Musée…

– Mais à l'heure ou la pression s'intensifie sur les pôles de compétences, devrez-vous renoncer de façon plus drastique à des activités?

– Si j'étais un recteur opulent, il est clair que je sacrifierais ou réduirais certains domaines. Mais Neuchâtel est une université modeste, et je ne m'en fais aucun complexe. Je crois que nous avons le minimum pour revendiquer ce qu'est encore une université. Donc si je coupe quelque part, je ruine l'esprit de l'institution que je dois défendre. Je peux en revanche faire en sorte que les gens pensent à l'avenir de l'Université à l'horizon 2010. Mais il faut convaincre, car les discours de Heinrich Ursprung et Charles Kleiber [ancien et actuel secrétaires d'Etat à la Science et la Recherche, n.d.l.r.] ont généré une crainte: on se protège, on pense dans le court terme alors qu'il faut préparer l'avenir. Ce qui veut dire renforcer nos spécificités, archéologie, ethnologie, biologie, microtechnique, certains domaines de la physique, en créant de nouvelles filières, y compris des écoles doctorales et le campus virtuel. En évitant le ghetto, grâce aux collaborations avec, entre autres, Berne-Neuchâtel-Fribourg (Benefri).

– Lorsqu'on clique sur «Benefri» sur votre serveur Internet, on pouvait lire récemment «server error»… C'est un lapsus politique?

– Dieu est contre nous! (rires). Voyez le droit: entre le droit européen à Fribourg, le futur World trade Institute à Berne et le droit de la santé à Neuchâtel, vous avez trois leaders qui ne sont pas isolés. Je ne pense pas qu'il faille partager les branches. Mais il faut passer à la vitesse supérieure. Nous demandons des moyens restructurants, par exemple des bourses pour qu'un étudiant puisse aller passer un semestre ou deux dans une autre Haute école, ou pour les déplacements. En chimie, où Berne est relativement fort, nous réfléchissons à un diplôme commun pour partager les coûts. Cela dit, Benefri est un axe de coordination, mais pas le seul.

– Sous l'impulsion fédérale, les Lémaniques développent justement un projet de rapprochement qui pourrait créer un pôle important… A Neuchâtel, on le craint?

– Y a-t-il lieu d'avoir peur des macro-regroupements? Je n'en suis pas sûr. On se connaît tous en Suisse, le milieu est petit. Cependant, à Lausanne, si l'Etat envoie ses étudiants de l'Université à l'EPFL, c'est-à-dire à 30 mètres de distance, il gagne 25 000 francs pour chacun d'eux. On ne peut pas faire ça à Neuchâtel. Cela montre d'ailleurs que les universités ne sont pas traitées équitablement face aux EPF.

– Berne demande aujourd'hui aux universités de coopérer tout en se concurrençant, et Neuchâtel semble fragile…

– Elle a aussi des atouts. La part de ressources venant de l'extérieur est importante, le tiers des recettes. C'est une situation positive au regard des critères de la nouvelle loi sur l'aide aux universités. Nous devons continuer à avoir un haut degré de reconnaissance scientifique internationale, ne pas nous relâcher. Quant au petit nombre d'étudiants, c'est aussi une chance: comme recteur, je connais encore les étudiants. On pourrait jouer un mauvais tour à Charles Kleiber et imaginer de supprimer Neuchâtel: où mettrait-on ces 3400 étudiants? Nous avons aussi davantage à faire pour les retenir et montrer ce que nous sommes, pas seulement à Neuchâtel, mais aussi dans le Jura, le Valais ou le Tessin. Cependant, il est surprenant de voir que l'on n'a pas demandé aux universitaires de contribuer fortement à la réforme. Peut-être sommes-nous incapables de le faire, mais je crois surtout qu'il y avait une volonté politique et économique de rentabilité. Dire «l'université doit faire ce que le public lui demande de faire» est un leurre: nous visons le long terme, nous ne connaissons pas l'efficience des démarches actuelles. Cela a toutefois eu l'avantage de nous faire comprendre que nous ne sommes pas seuls et devons coopérer. Nous devons parler d'une voix égale et forte, et non simplement écouter ce que l'on veut que nous fassions.

– Pour des individualistes qualifiés comme les universitaires, divisés en sus par les restrictions financières, est-ce possible?

– Certes, on est très seul quand on est chercheur. Mais dans les réseaux, nous ne pouvons plus nous permettre d'entretenir une coexistence indifférente. Si les universitaires continuent à ne pas vouloir bouger et à ne pas s'ouvrir à ce qui existe à côté d'eux, c'est la mort de l'université.