Comment expliquer que, tous les quatre ans, le renouvellement du poste de directeur général à la tête de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) déclenche une foire d'empoigne?

Après huit mois d'âpres négociations, le processus de désignation d'un successeur à Renato Ruggiero est toujours bloqué. Les supporters des deux candidats en lice – l'ancien premier ministre néo-zélandais Mike Moore et le vice-premier ministre thaïlandais, Supachai Panitchpakdi – campant férocement sur leurs positions. Quel est donc le rôle de ce haut fonctionnaire international dont l'investiture provoque à chaque fois de tels déchirements?

Au-delà du prestige, le poste, dans sa description officielle, semble en effet relativement anodin. La tâche du directeur général, réglée par les Accords de Marrakech de 1994 – déclaration finale de l'Uruguay Round et document fondateurs de l'OMC comme successeur du GATT –, consiste essentiellement à diriger le secrétariat de l'OMC. Il s'agit donc, à la base, d'une fonction éminemment administrative: «Il n'a aucun pouvoir exécutif ni aucun pouvoir de décision sur les questions commerciales», précise un officiel de l'organisation. L'OMC est gouvernée par les représentants de ses pays membres – au nombre de 134 actuellement. Son but consiste à favoriser le libre-échange, en édictant des règles et en servant d'arbitre lorsqu'un pays membre estime qu'un de ses partenaires les enfreint.

Toutes les décisions sont prises selon la règle du consensus: il suffit qu'un seul pays membre fasse obstruction pour bloquer l'adoption d'une résolution. Par contre, une fois adoptée, un pays peut-être contraint de s'y conformer. Ce qui confère à l'OMC un pouvoir dont toutes les autres organisations internationales ne peuvent que rêver.

Au cours des dernières négociations de l'Uruguay Round, le rôle du directeur général a évolué. Ce «secrétaire» s'est vu attribuer toujours plus de mandats par le conseil général de l'OMC, son instance supérieure. Car le nombre croissant de pays membres rendait le fonctionnement de l'organisation toujours plus lourd. «Le directeur général a petit à petit dépassé son rôle d'administrateur, explique le diplomate suisse Arthur Dunkel, ancien directeur général du GATT (prédécesseur de l'OMC) entre 1980 et 1993. Son rôle s'est accru pour assumer des fonctions qui ne sont pas définies dans son cahier des charges. En tant qu'animateur, arbitre et négociateur entre les délégations, il donne des impulsions, imprimant sa marque sur la marche des affaires.» C'est là que son talent de diplomate entre en jeux: «Son but principal est d'arriver à mettre tous les membres d'accord, explique un diplomate. Sa personnalité et son style sont extrêmement importants. Il n'a pas de pouvoir, mais il a de l'influence. Avec un peu de doigté, il peut forcer le consensus. Tant qu'il ne froisse pas la sensibilité d'un membre puissant ou d'une coalition, ses initiatives sont tolérées. Dans le cas contraire, il serait vite ramené à l'ordre et prié de se limiter à ses fonctions de base.».

A la veille d'un nouveau round de négociations, qui doit commencer en novembre à Seattle, le poste de directeur général revêt donc une importance stratégique. Car, dans un cadre institutionnel relativement flou, sa personnalité peut faire toute la différence. S'il est Censé agir de manière impartiale, dans l'intérêt de tous les membres, il n'en reste pas moins un homme.