Discret ménage à la tête de Gunvor

Négoce Un problème lié à un contrat de brut en Côte d’Ivoire serait à l’origine du départ de deux hauts cadres

Jérôme Schurink, le numéro 2 du groupe, a quitté ses fonctions sans explications

Cela s’est passé, fin décembre, dans la plus grande discrétion. Jérôme Schurink, le numéro deux du Groupe Gunvor, a quitté ses fonctions sans explications. L’agence Bloomberg s’est fendue d’une dépêche, le 6 janvier, sans fournir plus de détails. Jérôme Schurink, ancien de Procter & Gamble, était entré chez Gunvor en 2005, occupant d’abord le poste de directeur financier.

Depuis 2014, il était monté en grade, chapeautant à la fois les secteurs des opérations et des investissements, ce qui faisait de lui le bras droit du grand patron Torbjörn Törnqvist.

Ce départ intrigue, d’autant plus qu’en parallèle d’autres changements sont intervenus: le transfert début janvier 2015 à Singapour de José Orti, chef du département du pétrole brut pour le monde entier jusqu’ici basé à Genève, et la démission à l’automne 2014 d’un des directeurs de Gunvor SA, chargé du développement.

Depuis, le monde du négoce d’hydrocarbures s’interroge. En mars 2014, Gunvor, quatrième trader privé au monde (91 milliards de chiffre d’affaires en 2013), a échappé de justesse aux sanctions décrétées par Washington dans le cadre du conflit ukrainien. Vingt-quatre heures avant de se retrouver sur les listes américaines, son cofondateur, le Russo-Finlandais Guennadi Timtchenko, un proche du président Vladimir Poutine, a revendu 43,9% de parts à son associé suédois Torbjörn Törnqvist, désormais officiellement seul maître à bord.

Comme le révélait début novembre le Wall Street Journal, Guennadi Timtchenko, qui est toujours résident fiscal à Genève, est visé par une enquête pour blanchiment aux Etats-Unis. La justice américaine s’intéresse à des opérations d’achat de brut faites avant les sanctions par Gunvor auprès du géant Rosneft.

Mais ce ne sont ni cette enquête, ni les difficultés liées aux sanctions américaines qui expliqueraient le turnover actuel à la tête de Gunvor. Mais bien plutôt de forts remous en interne provoqués par certaines transactions ou projets en Afrique.

A la mi-décembre, le journal en ligne Mediapart a exposé, documents à l’appui, comment Gunvor avait obtenu, le 10 mars 2014, une cargaison de 650 000 barils de brut en Côte d’Ivoire. Le deal s’est conclu grâce à l’appui du ministre de l’Intérieur ivoirien, Ahmed Bakayoko, qui n’a pourtant aucune compétence officielle en la matière.

Pour travailler en Afrique, Gunvor a fait appel à un intermédiaire français*, consultant en pétrole, au pedigree plutôt chargé, déjà condamné en France pour contrebande et blanchiment et mêlé à plusieurs affaires de corruption. Le géant du négoce prétend avoir coupé les ponts avec lui en janvier 2013. Mais comme le montrent plusieurs documents, le Français a continué à piloter après cette date plusieurs opérations, dont le contrat ivoirien, sollicité par José Orti, et avec le blanc-seing de Torbjörn Törnqvist et son bras droit Jérôme Schurink.

Dans ce marché ivoirien, plusieurs anomalies frappent. Le 1er avril 2014, un contrat de service («service agreement») a été signé entre Gunvor Dubaï et une obscure petite société, basée à ­Abidjan, Petro-consulting, soit 20 jours après l’enlèvement de la cargaison de brut. Or l’usage veut que ce type de contrat soit rédigé et présigné avant la concrétisation de l’opération pétrolière. Selon nos informations, le directeur de Petro-consulting, un Français qui vit au Mozambique, ami du consultant français qui traitait directement avec Gunvor, n’a fourni aucune prestation. Plus de 400 000 dollars ont pourtant été versés les 14 avril et 28 avril 2014 sur les comptes de sa société à Abidjan.

Cette cuisine interne n’aurait pas dû poser problème. Mais en juin 2014, Gunvor apprend que des preuves sur certaines de ses pratiques en Afrique circulent à Genève et risquent de tomber ­entre les mains de la justice helvétique. Le géant du négoce décide de faire le ménage.

En septembre dernier, le premier à prendre la porte est l’un des directeurs de Gunvor SA, qui avait travaillé sur la transaction ivoirienne et s’occupait d’autres projets en Afrique. Avant de partir, il aurait vidé son sac devant Torbjörn Törnqvist, renvoyant la responsabilité de certaines pratiques à ses supérieurs: José Orti et Jérôme Schurink. Ce dernier a-t-il dû s’effacer à son tour? Selon nos informations, plusieurs raisons, dont ce contexte délétère, auraient poussé le numéro deux de Gunvor à démissionner.

Contacté par mail, il répond qu’il est «complètement faux» de lier son départ à de quelconques irrégularités sur les marchés africains dont il dit ne rien savoir. Il évoque «de nouveaux challenges» et dit se préparer à occuper le poste de «CEO d’une société de trading de taille moyenne dans quelques mois», précisant qu’il reste au board de trois sociétés dans lesquelles Gunvor a des investissements: Keaton Energy, Rorvik Timber et PA Ressources.

Seth Pietras, le porte-parole de Gunvor, avance la même version, jugeant «délirante» toute autre explication. L’achat de pétroleivoirien du 10 mars a été fait «conformément à un processus de contrôle que nous assumons complètement, et a été appuyé par des expertises indépendantes de tiers», ajoute-t-il.

Quant au transfert de José Orti à Singapour, il relève «d’un choix personnel», affirme un autre responsable.

* Nom connu de la rédaction.

Le premier à prendre la porte est l’un des directeurs, qui avait travaillé sur la transaction ivoirienne