Vous vous appelez Ajdin Hodzic ou Ndeye Fatou Ndiaye? A qualifications et compétences égales, vous avez moins de chances d’être engagé que si vous vous nommez Pierre Dubois ou Marie Berger. La discrimination ethnique à l’embauche est un phénomène connu qui a fait l’objet d’une abondante littérature ces dernières années.

Pour le saisir, la recherche s’est jusqu’à présent basée sur des enquêtes globales liées au marché du travail ou en envoyant de faux CV. Si elles ont livré des résultats intéressants, ces approches ont leurs limites; la première peut être biaisée par d’autres facteurs comme la productivité, la deuxième ne peut être menée que sur de petits échantillons et pose des problèmes éthiques.

Relayée mercredi par la revue scientifique Nature, une étude suisse a eu recours à des algorithmes avancés pour obtenir des enseignements à plus grande échelle. Verdict: selon le pays d’origine, les chances de décrocher un premier entretien peuvent s’amoindrir de 4 à 19% par rapport à un prétendant ou une prétendante suisses.

L’Asie, l’Afrique et les Balkans discriminés

Réalisées par l’EPFZ en 2017, les observations ont eu pour cadre le site de la Confédération Jobroom.ch. Exploitée par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), cette plateforme a l’avantage de regrouper la quasi-totalité des personnes inscrites au chômage dans le pays.

Durant neuf mois, des données relatives à quelque 43 000 recruteurs, 453 000 recherches et 17 millions de profils livrés par le moteur de recherche ont été épluchées. Il en ressort qu’un demandeur d’emploi issu d’un pays asiatique aura 18,5% moins de chances de décrocher un entretien qu’un ressortissant suisse. Ce taux est aussi élevé pour des candidats venant d’Afrique subsaharienne (17,1%) ou pour les postulants originaires des Balkans (13,5%).

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Coauteur de l’étude, Dominik Hangartner a été surpris par l’importance de ces différences: «La discrimination ethnique peut représenter un handicap plus grand que le fait de ne pas avoir d’expérience professionnelle, souligne le chercheur de l’EPFZ. Cela signifie que, selon les pays d’où elles sont originaires, les personnes ne peuvent même pas espérer compenser leur désavantage ethnique par un parcours nettement plus riche.»

Une seule zone ne subit pas de différence, l’Europe du Sud. Il s’agit principalement d’Italiens intégrés depuis longtemps dans le marché du travail suisse, relève le scientifique.

Un biais inconscient

L’analyse a par ailleurs permis d’éliminer une théorie dite de recherche lexicographique. Elle suggère que les employeurs qui veulent consciemment ne recruter que des Suisses vont tout de suite écarter les profils ne correspondant pas à ce critère.

«Les recruteurs consacrent la même durée d’étude aux CV des deux groupes considérés, relève Dominik Hangartner. Mais en étudiant leur comportement au fil de la journée, nous avons remarqué qu’ils passaient moins de temps sur l'ensemble des dossiers avant leur pause de midi et la fin de la journée. C’est justement durant ces moments que les migrants se sont révélés davantage discriminés.» En d’autres termes, la fatigue arrivant, l’inconscient et les préjugés ont pris le dessus.

Des préjugés qui ont la vie dure

L’étude s’est également penchée sur les différences liées au genre. De manière globale, hommes et femmes subissent moins de discriminations qu’attendu à ce stade de la procédure qui ne concerne pas encore les questions salariales.

Les chercheurs ont en revanche constaté que le tableau changeait pour des professions très stéréotypées: «Les profils féminins sont davantage exclus dans la construction ou la sylviculture, détaille Dominik Hangartner. Pour des emplois dans des crèches ou les soins à la personne, ce sera l’inverse.» La discrimination est bien plus élevée – à 12,6% – pour les hommes dans ce type de métiers que pour les femmes intéressées par un métier à connotation masculine (6,7%).

Pour éviter ces différents biais, les auteurs proposent notamment de revoir la présentation des dossiers sur les plateformes de recrutement, en mettant en évidence qualifications et expérience, aux dépens du sexe et de l’origine.

Selon les experts, il n’en va pas que d’intérêts individuels ou communautaires. En porte-à-faux avec la théorie de maximisation du profit, un tel comportement dessert aussi les entreprises, qui ne retiennent pas forcément les meilleures candidatures.

La tribune du chercheur Robin Stünzi: Il n’y a pas d’exception suisse à la discrimination à l’embauche fondée sur la couleur de peau