Le Temps: A la veille de la présidence semestrielle française de l'Union, qui démarrera le 1er juillet, un examen de conscience hexagonal est nécessaire?

Laurent Cohen-Tanugi: La France fait partie des élèves moyens voire médiocres au regard de la Stratégie de Lisbonne. Pourquoi? Parce que les réformes n'ont pas été faites à temps. Trop de retard a été pris dans la mise en œuvre des changements structurels. Et, depuis les années 90, la tendance hexagonale à faire l'Europe en catimini n'a rien arrangé. Dans une UE qui, elle-même, n'a pas rattrapé son retard, la France se retrouve donc à la traîne. Alors oui, un sursaut est nécessaire. Conséquence: dans la dernière phase 2008-2010 de la Stratégie de Lisbonne, les efforts doivent porter sur le rattrapage de nos objectifs. La France doit améliorer ses performances.

- Cela impose-t-il de lever le tabou français autour du marché du travail?

- L'une des spécificités de notre rapport est qu'il a été réalisé en concertation avec les partenaires sociaux français. Lesquels, du Medef à la CGT, lui ont réservé un accueil très favorable. Ce qui ne nous empêche pas de reconnaître que la France a un problème avec le marché du travail. Le gouvernement actuel s'y est d'ailleurs attaqué, en mettant le cap sur l'objectif de «flexicurité».

- Ce tournant peut-il être pris avec succès?

- Oui, à condition de s'attaquer à plusieurs ordres de problèmes. A commencer par le manque d'autonomie de la société civile française par rapport à l'Etat. Le mal français, c'est d'attendre beaucoup trop de ce dernier, alors que la Stratégie de Lisbonne repose beaucoup sur l'initiative privée, individuelle, collective. C'est un problème de mentalités. S'y ajoute la défiance très grande en France envers la mondialisation, le marché, l'entreprise. Une spécificité encouragée par le discours sur l'Europe protectrice. Citons aussi le facteur politique: pour toute une série de raisons, les années d'immobilisme politique se sont succédé, et cela a été aggravé par l'échec du référendum de juin 2005.

- La donne est donc très compliquée...

- Nous soulevons aussi, dans notre étude, le problème du positionnement industriel français. Les Anglais ont misé sur les services financiers. Les Allemands ont une industrie haut de gamme qui trouve des débouchés avec les pays émergents. La France n'a pas de vision stratégique sur le plan industriel malgré ses atouts énergétiques, aéronautiques, agricoles. Le diagnostic est connu: les PME françaises sont souvent trop petites et n'arrivent pas à atteindre une taille critique.

- La productivité agricole redevient d'actualité avec la crise alimentaire mondiale. Mais le dossier de la Politique agricole commune, on le sait, est piégé. Alors?

- La Politique agricole commune fait partie des grandes politiques européennes et doit être refondée. C'est un atout pour l'UE, renforcé par le contexte actuel. Mais nous disons aussi, à l'adresse des pouvoirs publics français, que, pour être crédibles sur ce terrain, la discussion sur le budget communautaire - au sein duquel les subventions agricoles représentent encore plus de 40% des dépenses - doit être rouverte. Si cela n'est pas fait, toutes les propositions françaises seront perçues avec suspicion. Il faut dissocier les deux: la nécessité pour l'Europe d'avoir une agriculture dynamique et compétitive. Et l'obligation de laisser aux autres politiques communautaires davantage de marge de manœuvre budgétaire.