Parcourez la presse à Islamabad, New Delhi, Pékin, Manille… Articles de journalistes, déclarations officielles stigmatisent la corruption. Au niveau international, la Banque mondiale, le FMI, l'OCDE font chorus. Il s'agit néanmoins d'un seul volet du phénomène beaucoup plus dangereux que nous appelons «l'économie du coulage», soit, en plus de la corruption, les allocations défectueuses de fonds publics, gaspillages, détournements, excès de subventions, insuffisances dans les infrastructures. Puis viennent les pertes de recettes publiques: contrebande, fraude fiscale, non-recouvrement de taxes, mauvaises créances des banques, vols.

Ces déviations ont pris une telle ampleur qu'elles constituent le défi majeur d'aujourd'hui. Qu'on en juge par les tableaux ci-contre. Sans être exhaustifs, ils donnent des ordres de grandeur, tous de source locale, souvent officielle. Nous n'avons pas pu faire de recherches sur d'autres pays, mais il paraît plausible que ces maux se retrouvent en Afrique, en Amérique latine.

Prenons les infrastructures. Le manque déjà sensible de fonds pour l'entretien des réseaux électriques est aggravé par les vols de courant, le non-paiement des factures. Quant aux investissements pour les nouvelles centrales, ils font défaut, entre autres du fait de toutes sortes de subventions d'utilité discutable. En conséquence, coupures souvent prolongées de courant et insuffisance globale de l'offre sont fréquentes. En Inde, le bon fonctionnement du système améliorerait la productivité du secteur industriel de 30%. Les dysfonctionnements ne sont pas moins patents au Pakistan et au Bangladesh. Ils ont par contre baissé en Chine ces dernières années à la suite

du ralentissement de la croissance.

Même constat pour les routes. Dépenses d'entretien insuffisantes, coulage dans la réfection et la construction, d'où en Inde des chaussées engorgées, des camions qui se traînent à 200 kilomètres par jour contre 600 en Europe.

Il y a dix ans, dans toute l'Asie, les gouvernements comptaient sur de gros investissements privés, dont des fonds étrangers, pour les centrales électriques et les autoroutes à péage. Or, peu de projets ont été réalisés. Les énormes coûts, les risques, les pesanteurs bureaucratiques ont découragé la plupart des multinationales. C'est donc à l'Etat à assumer le gros des tâches dans les infrastructures.

Autre secteur où le coulage, au propre comme au figuré (!), va bon train: l'agriculture et les travaux hydrauliques. Ici aussi, manque d'allocations budgétaires pour l'entretien des canaux d'irrigation et des digues et, en plus, détournement d'une partie des maigres fonds disponibles. En Inde et au Pakistan, seulement 40% de l'eau qui entre dans les canaux atteint les plantes. Le marché et le privé ne peuvent tout faire, n'en déplaise aux sectaires de droite. Le paysan débrouillard n'a pas besoin de l'Etat pour installer son puits avec une motopompe diesel si l'électricité manque. En revanche, ce n'est pas lui qui peut assurer l'entretien et la modernisation des 246 000 kilomètres de digues et des 84 000 réservoirs d'irrigation en Chine, dont les deux tiers sont en mauvais état. Il en va de même pour les 60 000 kilomètres de canaux qui irriguent le bassin de l'Indus au Pakistan, ou ceux de l'Inde.

A ces énormes besoins s'ajoutent les investissements pour les nouveaux projets. En Inde, de 1996 à 2006, il faudrait 340 milliards de dollars pour l'électricité, les routes et ports, les télécommunications, les infrastructures urbaines. Concernant la Chine, la Banque mondiale avance le chiffre de 900 milliards de dollars pour l'ensemble des infrastructures entre 1996 et 2010. Viennent ensuite les besoins accrus dans l'enseignement, la santé, l'environnement.

En substance, il faut en Asie à la fois moins et plus d'Etat. Privatiser des hôtels, des usines dans le rouge, supprimer des contrôles, source de bakchichs, tombe sous le sens. En revanche, les responsabilités publiques restent très lourdes dans les domaines susmentionnés. Atténuer le coulage, renforcer la lutte en cours contre la corruption constituent des tâches de plus en plus impératives.