Numérisation

«La disruption provoque un carnage sur les marges bancaires»

Les établissements qui ne participent pas à la course à l’armement technologique n’auront pas d’avenir, estime un spécialiste des valeurs bancaires. Les banques américaines profitent davantage de l’irréversible numérisation du système financier

Vaudois d’origine ayant grandi à Genève et installé à Londres depuis le milieu des années 1990, Guy de Blonay gère plusieurs fonds sur les valeurs financières chez Jupiter Asset Management (42,7 milliards de livres sous gestion fin 2018, soit 55,8 milliards de francs). Les banques américaines sont mieux armées que leurs concurrentes européennes pour affronter le virage numérique, estime-t-il, même si UBS et Credit Suisse sont «bien placées dans l’environnement actuel».

Le Temps: Les grandes banques américaines ont publié de solides résultats pour 2018, contrairement aux établissements européens. Comment expliquez-vous ce décalage?

Guy de Blonay: Après la crise financière, les banques américaines ont été plus rapides pour régler leurs amendes, abaisser leurs coûts et lever du capital. La hausse des taux d’intérêt américains a soutenu leur rentabilité, tandis que Donald Trump a allégé la réglementation bancaire. Pas étonnant que Jamie Dimon, le patron de JPMorgan, ait parlé mi-2018 d’un «âge d’or» pour les banques américaines. A l’inverse, les banques européennes reçoivent encore des amendes et sont parfois encore sous-capitalisées.

Pourtant, les banques américaines ont beaucoup souffert en bourse fin 2018, perdant près de 30% par rapport à leur sommet d’août dernier. Pourquoi?

Les marchés haussiers ne meurent jamais de vieillesse, ils sont tués par une banque centrale. Fin 2018, le marché a compris que le relèvement des taux d’intérêt par la Fed depuis fin 2016 provoquerait une récession en 2020 aux Etats-Unis. C’est ce qui explique que Donald Trump ait cherché à faire pression sur la Fed. En janvier, les cours des banques se sont nettement repris.

La Réserve fédérale est-elle véritablement indépendante du pouvoir?

Cela dépend des jours. Parfois oui, parfois non.

A court terme, les établissements américains sont donc en meilleure situation que leurs concurrents européens?

Pas seulement à court terme. Les banques américaines ont les moyens d’investir dans la technologie, à hauteur de près de 10 milliards de dollars par an pour JPMorgan ou de 15 milliards pour Bank of America Merrill Lynch, par exemple. Ceux qui ne participent pas à cette course à l’armement technologique n’auront pas d’avenir. La numérisation du système financier s’accélère et elle est irréversible. Et la disruption provoque un carnage sur les marges.

En Suède, la start-up Enkla propose des hypothèques en ligne à un taux de 0,95% sur trois ans, alors que des banques offrent de 1,6% à 1,9%. Aux Etats-Unis, les 100 premières transactions des nouveaux clients du trading en ligne de JPMorgan sont gratuites, et la banque offre l’accès à sa recherche. La technologie permet aussi aux banques de conserver deux groupes de clients très importants.

Lesquels?

La population vieillissante des pays développés, qui a besoin de solutions pour sa retraite, et les jeunes générations des pays émergents, qui ne veulent plus se rendre dans des agences bancaires. La banque singapourienne DBS a décidé de tout miser sur le numérique il y a trois ans. Elle a migré sur le cloud, ce qui a abaissé ses coûts de gestion des données de 70% en trois ans. Cela lui a aussi permis d’entrer sur les marchés indien ou indonésien avec des services uniquement en ligne. Ces derniers dégagent un retour sur investissement de 30%, deux fois plus élevé que celui des activités traditionnelles.

L’importance de la technologie favorise les géants du secteur, qui pourraient sérieusement concurrencer les banques traditionnelles. Croyez-vous au scénario d’une banque Amazon, par exemple, et qui aurait du succès?

Devenir une banque serait très lourd pour Amazon et pourrait freiner sa stratégie globale. Plutôt qu’affronter les banques, le groupe aurait intérêt à s’associer avec elles pour vendre des produits financiers à ses clients et partager les revenus. Les banques toucheraient une plus large clientèle et éviteraient que le géant de l’e-commerce ne s’empare de leur marché. Des discussions dans ce sens ont lieu avec JPMorgan.

Dans ce contexte, comment s’en tirent les deux grandes banques suisses?

UBS et Credit Suisse ont amélioré la gestion de leurs coûts, opéré des restructurations, mais elles restent dépendantes de l’humeur des marchés. Le quatrième trimestre 2018 a été très compliqué pour les principales banques suisses, puisque leur grande source de revenus, l’Asie, s’est pétrifiée. UBS et Credit Suisse sont néanmoins bien placées pour affronter la volatilité dans les marchés.

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