L’interview de Carolina Müller-Möhl

«La diversité des genres est une nécessité économique. Les femmes doivent contribuer à la croissance»

Gestionnaire de fortune siégeant dans plusieurs conseils d’administration, Carolina Müller-Möhl plaide pour une «philanthropie entrepreneuriale»

Gestionnaire de fortune siégeant dans plusieurs conseils d’administration, Carolina Müller-Möhl plaide pour une «philanthropie entrepreneuriale». La femme ­d’affaires zurichoise s’engage aussi bien pour la formation dès la petite enfance, qu’en faveur d’une meilleure représentation des femmes dans les entreprises.

Le Temps: Avec une formation de politologue, vous avez repris du jour au lendemain le groupe Müller-Möhl. Comment avez-vous appris si vite?

Carolina Müller-Möhl: Je n’ai pas été parachutée, comme on le croit toujours, dans un nid tout fait. Le groupe Müller-Möhl tel qu’on le connaît aujourd’hui n’existait pas. Le bilan se composait de nombreux investissements dans des domaines très variés, et financés pour la plupart à l’aide de prêts. Vu la complexité de la tâche, j’ai fondé un Family Office – société de gestion de patrimoine familial – et j’ai engagé une équipe avec laquelle j’ai tout d’abord défini la stratégie, puis restructuré le portefeuille. Vous semblez surprise qu’une politologue puisse reprendre une entreprise. Dans les pays anglo-saxons, il n’est absolument pas important de savoir ce que l’on a étudié. Les études en soi, en particulier les sciences humaines, apprennent à poser des questions critiques et à élaborer des solutions de manière indépendante. C’est ce qui m’a servi de bagage.

– Vous avez fait preuve d’une bonne intuition en vous débarrassant rapidement de certaines participations qui auraient pu se révéler dangereuses, comme celles dans la BZ-Bank. Avez-vous des recettes?

– L’intuition, et surtout le bon sens, jouent certainement un rôle, mais il faut encore une analyse détaillée des chiffres et de la situation. En fin de compte, il est nécessaire de ne pas hésiter à poser des questions et d’insister, jusqu’à ce qu’on obtienne des réponses satisfaisantes. Les bonnes questions ne sont pas toujours les plus complexes.

– Quelles sont vos lignes directrices pour les investissements?

– Depuis de nombreuses années, nous misons sur la même stratégie qui a fait ses preuves: investir à long terme, de manière diversifiée et sans l’aide d’aucun financement externe, et préserver le capital. Nous sommes des investisseurs conservateurs, et nous n’avons pas l’intention de changer de modèle pour l’avenir.

– Vous êtes administratrice dans trois entreprises très différentes, que pouvez-vous dire sur la place économique suisse et ses perspectives?

– Nous pouvons être fiers d’être parmi les pays les plus compétitifs du monde, mais il serait dommage de nous endormir sur nos lauriers. Nous devrions développer une stratégie suisse. Au lieu de toujours buter sur nos faiblesses, nous devrions nous focaliser sur nos cinq à dix points forts et investir dans leur développement. La formation et le soutien aux jeunes entrepreneurs sont, pour moi, prioritaires. Je vais prendre Johann Schneider-Ammann au mot quand il dit que la formation est une condition première pour les progrès économiques. Cela commence par l’éducation de la petite enfance [voir ci-dessous], mais cela va jusqu’au soutien aux universités. Pour se maintenir au niveau des institutions les plus prestigieuses, telles que Harvard ou le MIT, nous devrions créer encore plus de centres d’excellence et attirer des talents en Suisse. Hans-Ulrich Doerig, ex-président du conseil de Credit Suisse, propose, par exemple, de financer la formation de certains étudiants exceptionnels des pays émergents en Suisse afin de développer des relations stratégiques. Quant au soutien aux jeunes entrepreneurs, il nous faut améliorer les conditions générales dans lesquelles ils opèrent, ainsi que nous montrer plus généreux et investir dans de jeunes entreprises. Nous ne sommes qu’au 18e rang mondial pour l’octroi du capital-risque. C’est un mauvais résultat. Nous avons des start-up formidables, qui peuvent être le point de départ d’un nouveau rameau industriel.

– Dans le cas d’Orascom, il a fallu qu’un investisseur vienne d’Egypte pour montrer à Andermatt qu’on pouvait avoir des plans d’avenir ambitieux. Pourquoi la Suisse n’ose-t-elle pas?

– C’est une fois de plus la preuve que, indépendamment de leur nationalité, nous avons besoin d’investisseurs non conventionnels et courageux.

– Vous avez créé, cette année, la Fondation Müller-Möhl. Quels sont ses centres d’activité?

– Le temps des œuvres de bienfaisance est passé. Je préfère le concept de philanthropie entrepreneuriale. Cela implique d’agir sur toute la chaîne et de mettre à disposition temps, argent, réseau, et surtout compétence managériale. La fondation se concentre sur trois priorités, pour lesquelles je m’engage déjà personnellement depuis dix ans. Premièrement: la formation, avec, comme points centraux, le développement des compétences financières chez les jeunes et l’éducation de la petite enfance. Deuxièmement: la diversité des genres. Troisièmement: la promotion de la Suisse comme centre d’affaires et centre pour les fondations.

– Les femmes ont une autre manière d’exercer des fonctions dirigeantes, avez-vous écrit une fois. En quoi?

– La première chose est qu’elles sont différentes par nature. Cela a l’air d’une platitude, mais c’est cette différence même qui apporte la diversité dans une équipe. Beaucoup d’études mentionnent ces fameuses compétences douces – soft skills – où les femmes sont meilleures. Elles sont plus altruistes, prennent moins de risques, sont plus patientes, plus communicatives…

– Vous vous reconnaissez dans ces qualités?

– Ce n’est pas à moi de le dire. Les femmes investissent de manière plus conservatrice, et font moins de pertes que les hommes. Mais je n’aime pas l’idée qu’elles soient réduites à ces qualités qui passent pour typiquement féminines. Les femmes font aussi preuve d’endurance, de persévérance, elles savent ce qu’elles veulent et obtiennent des résultats. Mais on leur reproche alors d’être ambitieuses et désagréables.

– Vous évoluez depuis douze ans dans un monde très masculin. Croyez-vous que la part des femmes au sommet des entreprises peut augmenter?

– Je suis très confiante dans le fait que cela va changer, car il y a des raisons objectives. Les femmes représentent déjà la majorité des diplômés des universités. La diversité est un pilier central dans la stratégie des entreprises. De plus, c’est une nécessité économique. Il est absurde que des femmes très bien formées renoncent à exercer leur profession et ne contribuent plus à la croissance.

– En Suisse, avec 5% de femmes à des postes de dirigeants, les choses n’évoluent pas très vite. Etes-vous favorable à des quotas féminins pour accélérer le mouvement?

– J’ai des réserves envers les quotas. Ils ont indéniablement des avantages, comme, par exemple, un effet d’entraînement. Malheureusement, la façon dont la discussion est menée en ce moment est tellement émotionnelle, que l’on en oublie ce qu’on veut atteindre. Nous avons besoin de solutions, aussi bien pour les femmes que pour les hommes, qui permettent d’aplanir les trop nombreux obstacles qui se dressent entre famille et profession. L’introduction d’un quota n’est qu’un des moyens pour atteindre le but d’une meilleure représentation des femmes. Mais la réflexion doit aussi porter sur l’offre pour une prise en charge des enfants en dehors des heures obligatoires d’école, les tarifs de crèches, la fiscalité des familles, ou encore les horaires de travail flexibles. Au lieu de nous diviser, nous devons nous mobiliser tous ensembles, politiques et entreprises, femmes et hommes, pour trouver des solutions innovantes. La société ne peut qu’en profiter.

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