Une cerise sur le gâteau pour les actionnaires ou une rémunération logique de l’investisseur pour sa prise de risque? Le versement des dividendes devient un enjeu de société à l’heure de la crise économique. Les autorités multiplient les plans de soutien financés par les contribuables. Une entreprise soutenue par l’Etat peut-elle verser un dividende? Face à l’incertitude sur la durée de la récession, ne vaut-il pas mieux renforcer les réserves?

Le droit de propriété justifie la distribution d’une partie du bénéfice de l’année passée. Mais si la société bénéficie d’un soutien du contribuable, par exemple à travers le chômage partiel, la rémunération de l’actionnaire passe mal.

Recommander ou obliger?

Les autorités de nombreux pays, notamment les banques centrales, ont recommandé aux entreprises, avec plus ou moins de vigueur, de ne pas verser de dividende si elles obtenaient une aide de l’Etat. Bruno Le Maire, ministre français de l’Economie, a été le plus tranchant puisqu’il évoque des pénalités à l’encontre des récalcitrants. La BCE et la Banque d’Angleterre sont aussi montées au créneau et demandé aux banques la suspension du dividende. 

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En Suisse, le ton est à la recommandation et non à l’obligation. Une retenue qui surprend. «Tous les grands groupes devraient suspendre leur dividende pendant cette période de stress extrême, et pas seulement les banques. La décision doit être imposée politiquement. Elle ne serait ni un acte de confiscation ni une interdiction, mais une mesure de prudence qui renforce la structure du capital. La valeur de l’entreprise n’est pas réduite pour autant puisque les réserves en sont accrues», avance Paul Dembinski, directeur de l’Observatoire de la finance. L’économiste ajoute que l’Etat devrait «émettre un signal et montrer que l’économie est au service de l’homme et non pas l’inverse».

UBS et Credit Suisse face à la Finma

UBS et Credit Suisse ont confirmé le versement du dividende prévu pour l’exercice 2019 en dépit de cette pluie d’avertissements internationaux et malgré les appels à la «prudence» émis par le Conseil fédéral et la BNS le 27 mars. La Finma a précisé le 31 mars que les allègements prévus pour le ratio d’endettement (leverage ratio) n’étaient possibles que si les fonds rendus disponibles n’étaient pas distribués. Les deux grandes banques n’ont pas plié. Credit Suisse et UBS, dont les rendements sur le dividende atteignent 3,6% et 8%, disent avoir pris note du communiqué de la Finma, mais s’abstiennent de tout commentaire.

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UBS ajoute pour sa part qu’elle «dispose d’une solide base de capital et est stratégiquement bien positionnée, ce qui est important en ces temps difficiles». Elle ajoute qu’elle est en mesure de soutenir l’économie tout en s’efforçant de maintenir une politique de dividendes appropriée et qu’elle ne veut pas se mettre dans une position défavorable par rapport à ses concurrents américains. Enfin, à son avis, le ratio de fonds propres ajusté du risque est plus pertinent dans ce cas concret que le leverage ratio.

Les banques participent au programme de crédits-relais. Est-ce un argument qui justifie une distribution du bénéfice? «Comment les banques peuvent-elles se vanter d’une action qui est leur raison d’être et qui définit leur fonction de base, à savoir la transmission d’argent dans le système économique?» s’étonne Beat Wittmann, fondateur et associé de Porta Advisors.

Tous les grands groupes devraient suspendre leur dividende pendant cette période de stress extrême, et pas seulement les banques. C’est une mesure de prudence qui renforce la structure du capital

Paul Dembinski, directeur de l’Observatoire de la finance

Pour ce dernier, les sociétés ne devraient pas verser de dividende si elles participent aux infrastructures d’un pays, comme les télécoms, la santé ou les banques, et si elles reçoivent une aide dans le cadre par exemple du chômage partiel. «Il faudrait que les recommandations se transforment en obligations car leur fonction dans la société est directement liée à une responsabilité», ajoute-t-il.

Pour les banques cantonales, la situation est particulière dans la mesure où les collectivités publiques sont actionnaires et il peut arriver qu’un canton inscrive à son budget le dividende. Faut-il tout de même le supprimer? La BCGE propose un dividende en hausse de 3,75 francs (+10%) et la BCV en augmentation de 1 franc à 36 francs au titre de l'exercice 2019. «Cette proposition concerne l'exercice écoulé et le montant reflète les très bons résultats 2019 (les meilleurs depuis plus de dix ans), ainsi que la très bonne dotation en capital de la banque», selon le porte-parole de la BCV.

Les entreprises qui marient aide de l’Etat et dividende

Des entreprises qui font appel au chômage partiel verseront malgré tout le dividende prévu. C’est le cas de l’équipementier automobile suisse Georg Fischer, sous réserve de l’approbation de l’assemblée générale du 15 avril. La direction a toutefois décidé de réduire de 10% son salaire fixe. «Le groupe le distribue au titre de 2019 et dispose d’un bilan solide et des liquidités abondantes», selon la porte-parole.

Le groupe de médias TX propriétaire de 24 heures et du Matin Dimanche notamment se trouve dans une situation semblable. Lors de son assemblée générale de vendredi, il a approuvé le versement des dividendes 2019. Selon son porte-parole, ces derniers «se rapportent à l’exercice précédent et n’ont ainsi aucun lien direct avec la crise actuelle et l’exercice en cours. Un exercice 2020 pour lequel la direction de TX Group et les directeurs généraux des entreprises ont décidé de renoncer à tout droit relatif à l’actuel programme de participation aux bénéfices de la direction, et pour lequel, selon toute probabilité, aucun dividende ne sera versé.»

«Les aides de l’Etat, chômage partiel compris, sont là pour pallier un problème momentané de trésorerie», selon Thierry Madiès, professeur d’économie à l’Université de Fribourg. A son avis, «il est difficile de justifier auprès des citoyens que le dispositif puisse profiter aux actionnaires. L’interdiction peut être totale ou partielle; elle pourrait être autorisée mais déduction faite des aides publiques (éventuellement augmentées d’un intérêt)».

De façon générale, «il appartient à chaque entreprise de décider de son dividende et de son montant, mais elle doit se demander si sa situation financière est suffisamment solide», soutient Roger Said, codirecteur d’Actares, une association en faveur du développement durable qui émet des recommandations de vote.