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Dix ans après la crise de 2009, des armateurs grecs réhabilités

Les grands magnats helléniques du commerce maritime étaient, lorsque la crise grecque a éclaté en 2009, dénoncés pour leurs exemptions fiscales. Dix ans après, le Forum économique de Delphes a confirmé ce week-end leur retour en grâce. Y compris aux yeux de la gauche au pouvoir

La Pythie de Delphes était, sous l’Antiquité, l’intermédiaire entre les dieux et les hommes. C’est à elle que les grands généraux athéniens, venus consulter l’oracle au temple d’Apollon, confiaient leur destin militaire et politique. Bien des siècles plus tard, la plus célèbre colline de Grèce a abrité ce week-end une scène presque similaire. Conviés au Forum économique annuel de Delphes, les représentants des armateurs grecs, propriétaires de la première flotte commerciale mondiale, y ont scellé leur réconciliation avec le gouvernement de gauche du premier ministre, Alexis Tsipras.

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Quelques jours plus tôt, celui-ci – confronté à des législatives au plus tard en septembre après cinq ans au pouvoir, à la tête de la coalition Syriza – avait publiquement remercié l’Union des armateurs pour avoir accepté une nouvelle contribution fiscale. Cela, alors que le pays prévoit une croissance de 1,5% en 2019, et reste assommé par une dette de plus de 178,6% de son PIB. Tous les navires affrétés par des compagnies grecques seront désormais imposés «volontairement» à 10% sur leur chiffre d’affaires. Soit à peu près le double de l’ardoise fiscale que ces magnats du commerce payaient jusque-là.

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Protection constitutionnelle

La réconciliation entre Syriza et les armateurs est un bon résumé de la situation de la Grèce, dix ans après l’éclatement de la crise autour de sa dette souveraine et les risques d’explosion de la zone euro, à partir d’octobre 2009. Les dynasties maritimes helléniques sont fiscalement protégées par la Constitution du pays qui, dans son article 107, les exempte d’impôts sur les bénéfices et les soumet juste à une taxe forfaitaire selon le tonnage et l’âge des bateaux. Il s’agissait, lorsque cela a été institué en 1953, de reconstituer la flotte grecque anéantie par la guerre.

Changement de décor complet en 2009: les armateurs se retrouvent au cœur de la polémique sur l’évasion fiscale endémique – notamment vers la Suisse – et de la faillite de l’Etat grec. Or dix ans plus tard, même la gauche radicale, berceau de la coalition Syriza au pouvoir depuis 2015, a fini par passer l’éponge. Les 317 milliards d’euros de dette qui restent à payer aux créanciers internationaux n’ont pas modifié le rapport de force. «Les armateurs grecs ont une puissance économique intacte: ils peuvent à tout moment délocaliser leurs activités ailleurs dans le monde, et ne plus payer d’impôts du tout, reconnaît l’universitaire Jean Pisani-Ferry au Forum de Delphes. Négocier avec eux est dès lors logique. Mais c’est aussi révélateur de ce qui n’a pas changé en Grèce.»

Philanthropie et inertie

Les tables rondes organisées lors de ce rendez-vous annuel de l’élite économique hellénique ont confirmé cette réconciliation, sur fond de reprise économique modérée, d’un excédent budgétaire retrouvé (3,98% en 2018), du retour du pays sur les marchés financiers depuis août 2018 et du prochain déblocage par l’Eurogroupe, le 11 mars, d’une ultime tranche de prêts d’un milliard d’euros (au total, le pays a reçu 270 milliards de prêts depuis 2010). Dans la plupart des débats, qu’ils soient consacrés à l’avenir de la Méditerranée, au potentiel numérique de la Grèce, au tourisme ou même… à la question fiscale, des représentants des armateurs ont pris la parole.

Il est vrai que, côté philanthropie, un projet majeur illustre, depuis 2009, la puissance de ces «seigneurs» de la mer. Dans le sud d’Athènes, la fondation Niarchos offre aux visiteurs son magnifique bâtiment construit par l’architecte italien Renzo Piano. Clou de ce complexe: le nouvel opéra national. «Les structures économiques et politiques de la Grèce n’ont pas été fondamentalement altérées par la crise: c’est tout le problème», complète l’ancien ministre des Finances grec Georges Papaconstantinou, qui révéla en 2009 l’ampleur du trou de la dette hellénique.

«La Grèce n’a retenu qu’une partie des leçons de la crise. Les réformes ont été votées. La surveillance financière a été mise en place. Le reste, le pays réel, ne change pas et cela explique pourquoi ce pays, contrairement par exemple au Portugal, ne connaît pas de boom économique», estime, à Delphes, Jean Pisani-Ferry. L’armateur Panos Laskadiris, de Lavinia Corporation, l’a presque confirmé lors d’une table ronde: «Nous faisons des efforts comme le reste de la population grecque. Notre industrie est mondiale. On ne peut pas nous demander l’impossible.»

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