PIIGS

Dix ans après la crise, le Tigre celtique rugit de nouveau

L’Irlande a été le premier pays européen à s’enfoncer dans la crise, mais aussi le premier pays à en sortir, notamment grâce à une politique fiscale très intéressante pour les multinationales. Une stratégie qui ne résout pas tous les problèmes

Que sont les PIIGS devenus? Du 23 au 27 juillet, «Le Temps» est en reportage dans les cinq pays de l’Union européenne qui avaient, il y a une décennie, une économie si faible: le Portugal, l’Italie, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne.

Episodes précédents:

Cela faisait vingt-quatre ans que Mike Beary avait quitté la terre qui l’a vu naître, celle de l’Irlande, pour les Etats-Unis et ses mirages. Comme ses ancêtres, débarqués en masse à Ellis Island à la fin du XIXe siècle, il avait délaissé son île pour vivre l’aventure et accomplir, à sa manière, son rêve américain. Ce rêve, il l’a finalement trouvé chez Amazon, la compagnie qui l’a engagé.

L’année dernière, celle-ci lui a proposé de venir diriger sa filiale en Irlande, à Dublin. Mike Beary a alors compris que l’heure du retour avait sonné. «Ce pays vit un moment clé, car il travaille très dur pour retrouver une bonne santé financière et économique, dit-il avec un accent bien plus américain que gaélique. Le taux de croissance est en train d’exploser. Et je trouve ça très excitant de faire partie de l’histoire de l’Irlande.»

C’est que l’île revient de loin. Après des années de croissance insolente qui lui valent son surnom de «Tigre celtique», l’Irlande a vu son économie surchauffer du fait des taux d’intérêt très bas. En 2007, la bulle immobilière a violemment éclaté. Les banques du pays, qui ont abusé des crédits risqués, accusent d’autant plus le coup qu’elles sont très exposées aux «subprime», qui s’effondrent de l’autre côté de l’Atlantique. Pour éviter la banqueroute, l’Etat débourse pas moins de 64 milliards d’euros. En décembre 2011, le chômage grimpe à près de 16%. Sur les 4,7 millions d’habitants que compte le pays, 250 000 travailleurs émigrent.

Lire aussi notre reportage en 2014: Convalescence irlandaise

Un gouvernement de coalition prend des mesures drastiques pour relever le pays. Avec succès: après sept ans d’austérité, Dublin a quitté le programme de la troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) à la fin de 2013, et ses constantes vitales remontent peu à peu. Jusqu’à l’insolence: le pays au trèfle à trois feuilles affichait en 2017 un taux de croissance record de 7,8%. En juin 2018, le taux de chômage était d’à peine plus de 5%, un chiffre considéré comme structurel.

Mike Beary en est d’autant plus fier que son entreprise participe activement à la reprise. Amazon Web Services (AWS), l’entité qu’il dirige, vient en effet d’annoncer la création de 1000 emplois supplémentaires à Dublin dans les deux prochaines années. Cette filiale ne s’occupe pas de la vente d’objets aux particuliers sur internet; elle gère les données numériques d’entreprises comme Ryanair ou Netflix. Elles sont stockées dans des data centers, dont plusieurs se trouvent en Irlande.

Un climat «pro-business»

Pour des raisons de sécurité, il est strictement impossible de les visiter. Mike Beary a beau sourire, il n’en dira d’ailleurs pas beaucoup plus. «Amazon est arrivé ici en 2004, avec d’abord un service clients à Cork, indique-t-il. Puis de nouveaux bureaux se sont ouverts à Dublin. Nous pensions d’abord engager 18 personnes. Aujourd’hui nous sommes 2500 au total.» Pourquoi le géant de Seattle a-t-il choisi la patrie de U2 pour y installer le cœur de ses activités en Europe?

Le manager évoque avant tout l’excellent niveau de formation de ses compatriotes et le climat «pro-business» du pays, dont le Code du travail est extrêmement souple. Au sujet de la taxation de seulement 12,5% offerte à toutes les entreprises du pays, il ne fera en revanche aucun commentaire. Il aurait pourtant été intéressant d’avoir son avis sur l’optimisation fiscale pratiquée par le géant. En février, Amazon a trouvé un accord avec le fisc français, qui lui réclamait près de 200 millions d’euros d’arriérés. Et de son côté, la Commission européenne mène une bataille acharnée afin de pousser les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) à payer leurs impôts.

Promotion globale

Mais à Dublin, ces controverses semblent bien loin. Les habitants parlent plus volontiers de la météo – en ce brûlant mois de juillet, la pluie n’est justement pas tombée depuis six semaines, du jamais vu! A quelques centaines de mètres de l’immeuble d’Amazon et de son logo en forme de flèche se trouve l’IDA, l’agence de promotion irlandaise, dont le rôle est d’attirer les investissements étrangers dans le pays.

A la tête du département des services et de la technologie se trouve Shane Nolan. «A l’IDA, nous sommes un peu les salesmen («vendeurs») de l’Irlande, jubile-t-il. Nous convainquons les entreprises de venir chez nous et les aidons à développer leur business ici. Des consultants comme le cabinet McKinsey & Cie, sauf que chez nous, c’est gratuit!» La politique volontariste de l’Irlande en la matière n’est pas nouvelle. «Nous pratiquons des taux attractifs depuis 1945 et ce n’est pas aujourd’hui que cela va changer, Europe ou pas, lâche Shane Nolan. Par contre le taux est le même pour toutes les entreprises, contrairement à la Suisse, où les cantons se mènent une concurrence entre eux. Selon moi, c’est contre-productif: ici, nous promouvons le pays tout entier.»

Et il faut avouer que les résultats sont impressionnants. En moyenne, l’IDA attire 230 nouveaux investissements étrangers chaque année, qui créent 10 000 emplois sur place, dont les trois quarts sont destinés aux locaux, énumère Shane Nolan. Un quart de ces investissements sont dédiés aux nouvelles technologies (MasterCard, Paypal…), mais beaucoup d’autres secteurs sont représentés, dans lesquels les entreprises helvétiques ne sont d’ailleurs pas en reste: l’industrie (ABB), la pharma (Novartis) et la banque (Credit Suisse).

Les impôts payés par les entreprises représentent 40% des rentrées de l’Etat. Sur ce total, ce sont dix multinationales qui s’acquittent de 40% de la facture. Cela nous place dans une situation dangereuse de dépendance

Conor O’Toole, de l'Institut de recherche économique et sociale de Dublin 

Lorsqu’on lui demande quelle est la recette de ce succès, Shane Nolan évoque, lui aussi, un cadre légal qui profite aux entreprises, notamment des dispositions qui permettent de licencier un employé rapidement sans avoir à se justifier. «Et, contrairement à la Suisse, nous n’avons aucun problème avec l’immigration, ajoute-t-il, goguenard. Notre économie en a cruellement besoin. Les multinationales peuvent faire venir un employé extra-européen en quinze jours.»

Notre éditorial: Les «PIIGS» sont relâchés dans la nature

Des grues partout

L’afflux de multinationales a déjà imprimé sa marque sur le goudron irlandais. Il suffit de remonter à pied le Grand Canal, en sortant de l’IDA, pour se retrouver dans ce que certains appellent les Silicon Docks: un quartier tout neuf où s’alignent les plus grands groupes, comme Facebook et Google, dont les bureaux occupent les deux côtés de la Barrow Street, surnommée «Google Street», car ses employés la traversent de part en part via un tunnel en hauteur aux parois vitrées. Partout où se pose le regard, on peut voir des grues qui construisent bureaux et logements. Le Tigre celtique a des dents d’acier.

Cette hyperactivité n’empêche néanmoins pas certaines craintes de surgir. En Irlande, de nombreuses voix s’élèvent pour dire que cette nouvelle croissance est surestimée, et que le pays n’est pas à l’abri d’un nouveau bail-out. A l’Institut de recherche économique et sociale, un think thank dublinois réputé pour ses positions libérales, Conor O’Toole estime que si l’Irlande est sortie aussi vite de la crise, c’est d’abord grâce aux firmes étrangères qui ont limité la casse. Ainsi qu’à l’émigration massive des habitants, qui ont évité à l’Etat de payer pour les chômeurs…

«Une situation de dépendance»

Mais Conor O’Toole, très chic avec ses discrets favoris et ses boutons de manchette, se garde bien d’afficher un optimisme démesuré. «Les impôts payés par les entreprises représentent 40% des rentrées de l’Etat. Sur ce total, ce sont dix multinationales qui s’acquittent de 40% de la facture, avertit-il. Cela nous place dans une situation dangereuse de dépendance. Si ces entreprises partent, nous nous retrouverons avec un trou.» C’est pourquoi le parlement réfléchit à mettre de côté une partie de cet argent afin d’en disposer en cas de catastrophe.

Le parc immobilier est constitué à 80% de propriétaires. Mais l’offre ne suit pas la demande

L’autre point faible de l’Irlande, indique-t-il, c’est le nombre élevé de ses crédits à taux variables, qui représentent 40% de la dette du pays. Ce sont plus de 300 000 personnes qui risquent de ne pas pouvoir honorer leurs remboursements mensuels si les prix augmentent. Ces hypothèques ne seraient pas autorisées aujourd’hui, dans la mesure où le gouvernement a durci les règles en la matière. Il s’agit de contrats plus anciens, négociés avant la crise et dont certains sont gérés par la Noma (Agence nationale de gestion d’actifs), créée en 2009 pour abriter tous les crédits toxiques afin de nettoyer les établissements bancaires. 

Trouver un toit…

A flâner dans les rues commerçantes tout près du Trinity College et de son somptueux Livre de Kells, chef-d’œuvre chrétien, on ne peut que supposer que l’engouement des Irlandais pour le crédit est toujours aussi vivace. Partout, des boutiques attirent le chaland, comme la banque AIB, avec ses pancartes violettes, qui promet «les taux les plus bas du pays». L’Anglo Irish Bank a pourtant été pointée du doigt comme une des responsables de la débâcle irlandaise. Son ancien directeur général David Drumm a été condamné en juin à 6 ans de prison pour avoir menti sur les réserves financières dont disposait son établissement.

Les Irlandais ne s’endettent pas pour acheter le dernier écran plat ou de luxueuses berlines. Leur objectif est toujours le même: trouver un toit. Le parc immobilier est constitué à 80% de propriétaires. Mais l’offre ne suit pas la demande. Avec la reprise, les prix se sont donc envolés à des niveaux tels que, pour les ménages, payer une maison ou un appartement est parfois impossible. Au nord d’O’Connell Street, non loin du Jardin du souvenir de l’insurrection de Pâques 1916, plusieurs sans-abri sont étendus devant les églises et sur les trottoirs.

Crise immobilière

La misère, disparue en Irlande depuis des décennies, est revenue hanter les esprits, dont celui de Mcdara Doyle, porte-parole de la Fédération irlandaise des syndicats (ICTU). Ne lui parlez pas de «reprise économique», le terme ne le fait pas rire du tout. «La crise immobilière est devenue notre principal cheval de bataille, relève-t-il. Les seules constructions disponibles valent au moins 600 000 euros.» Il semble désolé: «Pour quelqu’un avec un salaire moyen, de 35 000 euros par an, c’est tout simplement inabordable. Quant aux loyers, ils ont explosé! Une petite maison dans un quartier défavorisé revient à 2000 euros par mois. Les gens sont tout simplement coincés.»

C’est le cas d’Ann Pedreschi, 43 ans. Cette Irlandaise aux cheveux roux et au regard azur travaille depuis seize ans comme employée dans la pharmacie Lloyds de la rue Drumcora, une zone résidentielle située au nord de Dublin. En ce vendredi 6 juillet, Ann passe sa journée devant la boutique, avec ses collègues, une pancarte «en grève» à la main. Le personnel manifeste depuis plusieurs semaines contre les pratiques cavalières de leur employeur, un groupe américain.

Lire aussi: Gens de Dublin

Le contrat «zero hour»

«Nous n’avons pas de salaire quand nous sommes malades, s'insurge-t-elle. Et certains sont employés avec un contrat zero hour: ils ne savent jamais combien d’heures ils travailleront dans le mois, ni combien ils gagneront à la fin, mais ils doivent rester disponibles.» Ces dispositions, parfaitement légales en Irlande, seraient devenues plus fréquentes depuis la crise, selon Eilis Ryan, conseillère municipale de gauche de la ville de Dublin, venue soutenir les manifestants devant la pharmacie Lloyds.

«Le gouvernement n’a aucune stratégie économique de long terme, déplore-t-elle. Il se repose sur ce taux d’imposition de 12,5%, qui attire beaucoup d’entreprises. Mais que fera-t-on quand ce taux remontera sous la pression européenne, et quand ces grandes boîtes partiront?» Sa crainte fait écho aux mots de James Joyce, prolifique écrivain irlandais, qui soulignait dans son chef-d’œuvre Dubliners: «Nous ne pouvons nous donner, […] nous n’appartenons qu’à nous-même.» L’indépendance économique de l’Irlande est une question vivace, d’autant plus quand l’ombre du Brexit plane sur le pays. Et si quelques multinationales devaient quitter Londres pour Dublin, cela ne devrait pas suffire à compenser les pertes commerciales liées au retrait du royaume de l’Union européenne.


Des voyants au vert

Les principaux indicateurs de l’économie irlandaise sont en progression. Mais cette croissance miracle n’est pas sans cacher quelques fragilités. En 2018, la croissance irlandaise tournera autour des 4,7%. Un chiffre qui ferait rêver la plupart des pays européens. Tout comme le faible taux de chômage, établi à 5,1% en juin 2018. Selon les estimations de l’Institut de recherche économique et sociale, ce taux devrait passer sous la barre des 5% en 2019, avec plus de 2,3 millions de personnes en emploi cette même année, soit plus que fin 2007, la meilleure période connue par le Tigre celtique. Un emploi sur dix est créé par des multinationales étrangères.

La clé de la hausse future de la production et des salaires réside dans le redémarrage de la productivité du secteur des entreprises

Angel Gurria, secrétaire général de l’OCDE

Du côté de la dette publique, les indicateurs sont aussi au vert. Celle-ci avait atteint 120% du PIB en 2013, alors qu’elle n’était que de 20% en 2007. Elle a baissé à 68% en 2017 et devrait continuer sur cette tendance pour atteindre les 64% en 2019. En 2017, les exportations se montaient à 122 milliards d’euros (+2%), dont 14 milliards (8%) vers la Grande-Bretagne. Selon l’OCDE, le Brexit pourrait faire baisser les exportations de 20% dans des secteurs comme l’agriculture et l’alimentation.

«Il reste encore beaucoup à faire»

Malgré ces bonnes nouvelles, «il reste encore beaucoup à faire», a écrit dans un rapport récent Angel Gurria, secrétaire général de l’OCDE. Il ajoute: «La clé de la hausse future de la production et des salaires réside dans le redémarrage de la productivité du secteur des entreprises en Irlande. Des efforts s’imposent également pour assurer une croissance inclusive et durable propre à améliorer le bien-être de la population sans qu’aucune catégorie ne soit laissée pour compte.»

De fait, la productivité des entreprises implantées dans le pays est plus importante que celle des entreprises locales. Ces écarts de productivité vont même en se creusant. La création de nouvelles entreprises est aussi parmi les plus faibles d’Europe. Quant aux prix de l’immobilier, ils ont augmenté de 12% en 2018 – trois fois plus que la moyenne européenne. Le temps d’attente moyen pour une opération dans un hôpital public est de deux cents jours, soit le double de l’Espagne ou du Portugal.

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