Un œil sur la place financière

Dix ans après, les leçons de la crise

La crise financière de 2008 a révolutionné l’activité bancaire et a remis en cause la capacité bénéficiaire des établissements. La sensation d’insécurité économique chronique que ressentent les individus est exploitée par les populismes

La rentrée à venir marquera le dixième anniversaire de la plus spectaculaire banqueroute de tous les temps. Le 15 septembre 2008, la banque Lehman Brothers, acculée par l’explosion de la bulle des subprimes un an plus tôt, se déclare en faillite avec 613 milliards de dollars d’engagements. La tempête soulevée par la chute de ce pilier de Wall Street fait l’effet d’un cataclysme: la défiance se propage à toute l’industrie et précipite d’autres fleurons dans la tourmente. Les bourses s’effondrent, le marché du crédit se contracte violemment, l’économie réelle est asphyxiée. La contagion s’étendra par la suite à la zone euro, dont plusieurs membres vacillent sous le poids de la dette publique. Le choc se fait ressentir à l’échelle planétaire. «Les mois de septembre et d’octobre 2008 ont été marqués par la pire crise financière de l’histoire mondiale, y compris la Grande Dépression [de 1929]», dira même Ben Bernanke, alors à la tête de la Fed.

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Nécessaire recadrage

Le dogme du «too big to fail» et celui de l’autorégulation des marchés financiers volent en éclats, tandis que la mobilisation des pouvoirs publics pour contenir l’incendie remet l’interventionnisme au goût du jour. Pour tous, il est clair que la finance mondiale ne pourra réchapper de la crise provoquée par ses excès qu’au prix d’une refonte drastique de ses pratiques et du cadre réglementaire. C’est ainsi qu’au G20 de Londres, en avril 2009, puis à celui de Pittsburgh, en septembre de la même année, les dirigeants de la planète s’accordent sur la nécessité d’un grand recadrage du système financier et d’une meilleure coordination internationale.

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Dix ans se sont écoulés. Si certaines déclarations n’ont pas dépassé le stade des bonnes intentions, force est de constater que le paysage financier a été profondément remodelé par le branle-bas réglementaire. Les régulateurs ont œuvré dans deux directions: d’un côté, renforcer la supervision des établissements financiers pour circonscrire les risques de défaillance et de contagion et, de l’autre, offrir plus de transparence et une meilleure protection aux investisseurs, notamment aux particuliers, victimes collatérales de la crise.

Nouvelles réglementations

Adoptés à la fin de 2010, les accords de Bâle III ont ainsi imposé aux banques des règles prudentielles visant à augmenter la qualité de leurs fonds propres, et des normes de liquidités plus strictes. Aux Etats-Unis, la loi Dodd-Frank, signée en 2010 par Barack Obama, encadrait notamment les produits dérivés et les placements spéculatifs des banques d’investissement tout en protégeant mieux les consommateurs et les emprunteurs, avant d’être partiellement détricotée par Donald Trump.

En Europe, en revanche, l’Union bancaire qui a vu le jour en 2014 pour renforcer la fiabilité du secteur et résoudre les éventuels incidents, sans recourir à l’argent des contribuables, continue de se mettre en place. La directive MiFID II, qui impose aux fournisseurs de services d’investissement de proposer des solutions adaptées au profil de risque de leurs clients, est pour sa part entrée en vigueur début 2018. Et en Suisse, les lois sur les services et établissements financiers (LSFin et LEFin), harmonisant la réglementation locale avec le droit européen, viennent d’être entérinées par le parlement en juin.

Transparence fiscale

Si l’on ajoute à cela l’avènement de la transparence fiscale au niveau mondial – avec l’entrée en vigueur du dispositif américain Fatca, puis de l’échange automatique de renseignements selon les standards de l’OCDE –, nous arrivons aujourd’hui au bout d’un processus qui aura révolutionné le métier bancaire. Tous les établissements du secteur ont vu la nouvelle donne réglementaire remettre en cause leur capacité bénéficiaire, qu’ils aient dû leur salut à l’argent public ou qu’ils aient su compter sur leurs propres forces.

Pour perpétuer leur activité, il leur a fallu se mettre en conformité, investir et développer de nouveaux relais de croissance. Maintenant que la déferlante réglementaire s’est apaisée, il semblerait que l’essentiel de l’effort d’adaptation ait été accompli. L’annonce par les banques centrales d’un démantèlement progressif de l’arsenal non conventionnel qu’elles avaient déployé pour endiguer les effets de la crise conforte, elle aussi, l’impression d’un certain retour à la normale.

Décennie perdue

Il serait pourtant faux d’en conclure que l’empreinte de la plus grave crise du XXIe siècle s’estompe enfin. D’une part, la capacité du malade à supporter l’arrêt du traitement après avoir été perfusé de liquidités durant des années reste une question ouverte. D’autre part, certaines plaies ouvertes en 2007 et 2008 n’ont pas cicatrisé. Selon Crashed*, l’ouvrage que l’historien Adam Tooze vient de publier sur les années qui ont suivi l’effondrement de Lehman, la «Grande Récession» a profondément affecté les relations internationales et altéré les équilibres politiques.

Aux yeux de nombreux électeurs, la décennie écoulée s’apparente à une décennie perdue: après avoir été expropriés et contraints au chômage, et avoir vu leur épargne laminée, ils ont le sentiment d’être condamnés à une insécurité économique chronique. Le populisme, de droite ou de gauche, a su capitaliser sur cette désillusion collective. Parvenu au pouvoir dans certains pays, il est aujourd’hui l’artisan d’un repli sur soi et d’un retour du protectionnisme dont on ne cerne pas encore les implications à long terme. Tel est le dernier legs empoisonné de la crise de 2008.

* «Crashed: How a Decade of Financial Crises Changed the World», Adam Tooze, Penguin, août 2018.

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