Microcrédits

«En dix ans, la microfinance est passée de l’ordre de la philanthropie à celui d’investissement stable et crédible»

Symbiotics fête ses 10 ans cette année. En une décennie, la société genevoise a investi 2,2 milliards pour ses clients. Elle compte se développer aussi dans d’autres secteurs

«En dix ans, la microfinance a su gagner de la crédibilité aux yeux des investisseurs»

Microcrédit Symbiotics, qui fête ses 10 ans, a investi2,2 milliards de francspour ses clients

Fidèle à sa charte sociale, la société genevoise comptese développer dans d’autres secteurs

Roland Dominicé et Vincent Dufresne ont fondé Symbiotics à la fin 2004 à Genève. Anciens étudiants de HEI et de HEC Saint-Gall, ils baignent alors dans le monde du développement et aident, entre autres, la Cnuced à lancer le «marché virtuel de la microfinance», une sorte de Bloomberg du secteur. Dix ans plus tard, ils sont à la tête du deuxième acteur mondial de la microfinance institutionnelle avec 1 milliard de francs sous gestion, soit 10% du marché mondial, et 85 employés répartis dans six bureaux à travers le monde. Contre 9 à la fin 2005.

Le Temps: Quelle était votre idée en vous lançant dans la microfinance?

Roland Dominicé: Nous voulions offrir des services à une clientèle institutionnelle ou bancaire désirant investir dans la microfinance. Je crois que le pari a été réussi. Aujourd’hui, la majorité des banques, et pas seulement UBS ou Credit Suisse, dispose d’un ou deux employés dévoués à ce secteur. La thématique est également bien véhiculée au sein des caisses de pension en Suisse.

– Convaincre les institutionnels a-t-il été chose facile?

R. D.: Lors de nos premières présentations, nous leur expliquions qu’il fallait investir dans des marchés frontières, non régulés, peu ou pas liquides, sans l’aide d’agences de notation ni de Bloomberg. Comme si cela ne suffisait pas, on ajoutait que dans ces pays il fallait miser sur les pauvres. Notre premier défi aura donc été de créer une reconnaissance du secteur. Heureusement, nous avons pu compter sur le soutien des banques de développement. Après 150 transactions, les institutionnels ont pu voir que l’argent revenait, que les rendements étaient présents. Dix ans plus tard, nous avons réalisé plus de 2000 transactions pour 2,2 milliards d’investissements.

– Vincent Dufresne: Dont 450 millions en 2014, 405 millions en 2013 et 350 millions en 2012. Pour seulement 11 millions d’investissements en 2005. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a eu un fort regain d’intérêt des investisseurs institutionnels juste après la crise financière.

– Comment l’expliquez-vous?

V. D.: Suite aux scandales financiers, certains ont souhaité donner plus de sens à leurs investissements.

R. D.: Nous sommes les premiers à avoir proposé un «rating social» des entreprises à nos clients. C’était important pour nous de montrer que l’on ne choisit pas uniquement des bons risques crédits, mais aussi des sociétés qui maximisent l’impact social, qui ne sont pas là pour surendetter leurs clients, etc.

– La microfinance a elle aussi connu un certain nombre de crises ces dix dernières années…

R. D.: Les pays qui ont connu des crises sont ceux où la microfinance n’était pas régulée, comme l’Inde ou le Nicaragua. Ce n’était donc pas une surprise pour nous. Peu d’acteurs, pas de bureau de crédits, pas de loi, peu ou pas de supervision de la banque centrale sur le secteur sont autant d’indicateurs. Il est toutefois impossible de tout prévoir, surtout les risques d’ordre politique. Le seul moyen de se protéger est de se diversifier autant que possible et de choisir les pays où l’on pense que le secteur est suffisamment encadré.

V. D.: Des risques existeront toujours. Nous travaillons dans des pays qui ont fait défaut, comme l’Equateur. Nous étions par exemple en Bolivie lorsque Morales a décidé de nationaliser une partie du secteur énergétique ou en Géorgie lorsque la guerre avec la Russie a éclaté. Malgré tout, notre performance est restée très linéaire depuis dix ans.

R. D.: Avec la crise, la microfinance est passée de l’ordre du philanthropique à celui d’investissement stable et crédible. Aujourd’hui, des caisses de pension ouvrent des mandats de 100 ou de 200 millions dans le secteur car elles n’arrivent plus à générer 4% de rendements en investissant en Suisse ou en Europe. En même temps, elles savent que la dette souveraine des pays en développement est extrêmement volatile. Ce qui est intéressant avec la microfinance, c’est que l’on est ancré dans l’économie réelle, que l’on profite de la croissance et, surtout, que l’on investit en direct. C’est ce qui a permis à l’industrie de générer 4% en moyenne sur les dix dernières années avec une volatilité de seulement 60 points de base. Des performances qui sont bien évidemment très attractives pour les caisses de pension.

– Justement, comment a évolué le monde de la microfinance ces dix dernières années?

R. D.: Le changement a été énorme. Il y a dix ans, le terme même de microfinance n’était pas connu, seules trois ou quatre sociétés comme Symbiotics existaient dans le monde pour des investissements privés étrangers qui s’élevaient à 200 ou 300 millions de dollars. Aujourd’hui, ce marché s’élève à 10 milliards.

V. D.: Quand nous avons commencé, il existait dans le monde moins de 50 micro-banques dans lesquelles nous pouvions investir. Aujourd’hui, ce chiffre a été décuplé. Symbiotics a investi dans plus de 250 banques dans plus de 50 pays.

R. D.: Et puis il y a l’évolution géographique. La microfinance en tant qu’investissement s’est d’abord développée dans les pays andins, en Equateur, en Colombie, en Bolivie et au Pérou. Puis en Europe de l’Est, avec la transition post-soviétique, et en Asie du Sud. Et enfin seulement, depuis cinq ans environ, elle a fait son apparition en Afrique.

– L’Afrique est-elle l’avenir de la microfinance?

V. D.: Depuis que nous avons remporté un mandat de 200 millions de dollars auprès de 12 banques de développement en 2010, nous sommes les leaders du secteur sur le continent africain. En quatre ans, nous avons financé plus de 40 institutions dans 20 pays africains tels que l’Angola, le Zimbabwe, le Tchad ou encore le Cameroun.

R. D.: La Chine est aussi un marché très intéressant pour nous. Comme l’Inde, que nous avions volontairement laissée de côté jusqu’en 2014. Désormais, le marché indien est assaini, régulé, et c’est celui qui nous apporte le plus de croissance.

– Comment vous voyez-vous dans dix ans?

R. D.: Notre portefeuille a grandi de plus de 30% par année. Si garder ce rythme n’est pas un objectif en soi, nous pensons pouvoir doubler la masse sous gestion, 1 milliard aujourd’hui environ, en trois ans. Cette croissance ne viendra cependant pas de la seule microfinance. Nous allons chercher à nous développer dans d’autres secteurs, comme le financement de l’agriculture, de l’accès à l’immobilier ou de solutions énergétiques. Mais en restant toujours fidèles à notre charte sociale, soit viser les marchés émergents, utiliser des normes durables et sociales et bénéficier aux populations à bas revenus.

Publicité